jeudi 8 janvier 2015

Con la vida convertida en noticiero (Alejandro Szwarcman) [Actu]

Yo también tengo ese miedo cuando pienso
en mis calles, en la gente que yo quiero
por si un día despertamos aturdidos
con la vida convertida en noticiero...

extrait de Libro de Quejas (Cahier de réclamation),
tango de Alejandro Szwarcman et Mony López

Moi aussi cette peur je l’ai quand je pense
À mes rues, aux gens que j’aime
Au cas où un jour nous nous réveillerions groggys,
Notre vie transformée en gros-titre à la une...

Traduction © Denise Anne Clavilier,
in Deux cents ans après, revue Triages, Tarabuste Editions

Uruguay

Aujourd'hui, les principaux quotidiens de part et d'autre du Río de la Plata titre sur la tragédie qui s'est produite en France, à Paris. J'ai légèrement modifié la photo principale à la une de El País par respect pour le fonctionnaire de police abattu de sang-froid et dont j'estime que l'ensemble des médias ont raison de flouter l'image, ou à tout le moins le visage. Les médias étrangers n'ont pas cette pudeur qu'ils ont eux aussi quand il s'agit de leurs compatriotes.

Argentine
La une de Página/12
Dans la manchette, Paz et Rudy ont repris le slogan français : "Nous sommes Charlie"

Les articles sont trop nombreux pour que j'en fasse état ici. Dans les journaux argentins, ils occupent plusieurs pages. L'information semble un tout petit moins développée dans les quotidiens uruguayens mais elle se déploie néanmoins sur plusieurs articles. Le lecteur de Barrio de Tango trouvera ces articles dans les liens situés dans la rubrique Actu en partie inférieure de la Colonne de droite.

Uruguay
La photo de une a été retouchée par mes soins
Sous le gros titre : "Ils ouvrent le feu au cri de Allah est grand !"
Pour agrandir l'image, cliquez dessus

Argentine
"Le massacre dans une revue française indigne le monde"


Argentine
Pour une fois, la une est reproduite très tôt sur le site Internet du quotidien

Uruguay
"Condamnation uruguayenne de l'horrible attentat qui endeuille toute la France"
Cette une semble rendre compte d'une actualité banale.
Elle met sur le même plan l'attentat et un fait divers crapuleux local.
Dans le monde entier, la presse libre s'est pourtant sentie visée par l'attentat...

Argentine
Un choix sémantique conscient.
En Argentine, le mot barbarie est politiquement très chargé.
Il rappelle l'opposition faite par Sarmiento (1811-1888)
dans son livre Facundo, civilización y barbarie
qui opposait l'Amérique américaniste
(représentée par Facundo Quiroga, 1788-1835, et tous les fédéraux)
au raffinement de l'Europe,
la seule civilisation envisageable pour lui, dont Paris était alors un emblème

En Argentine, hier soir, la TV Pública a consacré l'intégralité de son journal de 20h, le grand journal du soir, Visión 7, aux événements en France.

mercredi 7 janvier 2015

Muchísimas gracias, Miguel Rep [ici]

Le dessinateur de presse argentin Miguel Rep a perdu aujourd'hui plus que des confrères, des amis, cela se voit dans son blog.

Miguel Rep, 7 janvier 2015

Merci à lui pour ces deux dessins qui rendent hommage aux victimes, à notre pays, à ce que représente dans le monde entier notre histoire pour tous les militants des droits de l'Homme dont Rep fait partie. Et encore plus dans un pays qui a connu des dictatures récentes et aussi sanglantes que celles qui ont sévi en Argentine, surtout entre 1930 et 1983.


Cliquez sur les images pour les agrandir.


Ajout du 9 janvier 2015 :
Miguel Rep a ajouté dans son blog un dessin-texte qu'il a publié dans la revue Veintitres. Un hommage à deux des journalistes français qu'il connaissait personnellement et qu'il admirait de toute évidence, Charb et Wolinsky.

Un "vrai" San Martín en Argentine [Disques & Livres]

A la mémoire des victimes de l'attentat d'aujourd'hui contre Charlie Hebdo à Paris,
qu'il s'agisse des quatre journalistes-caricaturistes vedettes,
d'employés anonymes du magazine ou de fonctionnaires de police

Jusqu'à il y a quelques heures, je pensais que ce serait avec une très grande joie que je parlerai à mes lecteurs de la sortie en Argentine d'un ouvrage authentiquement historique sur José de San Martín et son œuvre politique en Amérique, une œuvre politique consacrée entièrement à ce qu'il appelait l'évangile des droits de l'Homme.
Bien entendu, les événements qui se produisent à Paris au moment même où je publie cet article ont transformé cette joie en gravité dans l'épreuve...


Ce grand combattant de la liberté est étudié ici à travers ses valeurs humanistes et éthiques par l'historienne Fabiana Mastrangelo, qui m'avait accompagnée dans mes présentations de San Martín par lui-même et par ses contemporains, à Buenos Aires (1), en septembre (voir mon article du 26 septembre 2014) et encore à Mendoza, où nous nous étions retrouvées toutes deux au Congrès international d'Histoire (voir mon article du 30 août 2014).

L'ouvrage est publié aux Editions Dunken, qui ont un faible évident pour ce daguerrotype fait à Paris en janvier ou février 1848, que pour ma part je ne veux pas du tout utiliser parce qu'il représente le général dans sa vieillesse (2), en un temps où il était encore de très mauvais goût de sourire quand on prenait la pause (3), or de son vivant l'homme était réputé pour son amabilité souriante et sa jeunesse éclatante au moment de l'épopée indépendantiste.

L'analyse dressée par Fabiana Mastrangelo a le mérite de renouveler l'idée, souvent fausse et la plupart du temps très floue, que l'on se fait en Argentine de ce personnage, dont les exploits lui ont valu le titre de Padre de la Patria. Ce livre est, c'est à souligner, une étude d'histoire au sens propre du terme, méthodologiquement conduite, en écartant toute prise de position idéologique, ce qui est encore très rare en Amérique du Sud, comme j'ai eu l'occasion de le répéter plusieurs fois dans mes articles (4). Fabiana appartient à cette nouvelle génération d'historiens qui parvient enfin à séparer la démarche historiographique de la démarche scientifique et Dieu sait si c'est dur pour eux, pour l'effort méthodique que cela existe et dont ils n'ont que peu d'exemple dans la communauté de chercheurs qui les entoure et parce que l'originalité de leur point de vue rend difficile la percée de leurs ouvrages sur le marché, déjà encombré de thèses plus polémiques, qui attirent donc davantage les journalistes, en bien ou en mal.

D'ailleurs, le livre est sorti le 18 décembre, il a le soutien institutionnel de la Province de Mendoza et du Congrès de la Nation et la maison d'édition elle-même n'en a pas encore parlé sur sa page Facebook.

4ème de couverture
Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Si vous êtes en Argentine et que vous lisez l'espagnol, achetez-le !
Il est probable qu'il faille le commander au libraire et comme ce sont les vacances d'été et que tout tourne au ralenti, ne tardez pas trop à le faire si vous êtes de passage...


(1) En ce début d'année et pendant ma "pause estivale" (australe), je présenterai moi-même ce personnage que nous ne connaissons pas dans deux conférences, à Cherbourg, le 20 janvier  2015 (conférence tout public d'accès gratuit), puis à Versailles, le 18 février (devant les membres du Lions Club). Ces conférences sont annoncées au fur et à mesure qu'elles sont fixées sur l'agenda de mon site Internet.
(2) C'est un phénomène général en Argentine : les éditeurs, celui-ci en particulier, et les infographistes aiment les représentations de San Martín qui le représentent sévère et, souvent, âgé, comme si son œuvre datait de cette époque-là. Quelle étrange coutume ! Les images arrivent parfois à être franchement affreuses (comme c'était le cas sur l'affiche du congrès de Mendoza), ce qui accrédite dans la population l'idée totalement fausse qu'il n'était pas à prendre avec des pincettes. Pourtant les documents historiques nous racontent tout le contraire.
(3) Pour une raison toute bête : la farine, même la plus raffinée, contenait beaucoup de sable. Et ce sable gâtait les dents, notamment les incisives, du fait de la grande quantité de pain que l'on consommait dans toutes les couches de la société. Et pourtant on sait par le témoignage de Juan Bautista Alberdi en septembre 1843 que San Martín avait conservé une denture impeccable, entière et très belle, que son sourire, que nous ne connaissons pas, découvrait largement.
(4) Bien entendu, aucun historien au monde ne parvient à la parfaite neutralité qui est une vue de l'esprit dans toutes les sciences. Nous sommes toujours un tant soit peu conditionnés par le temps et le lieu où nous vivons. Mais en Argentine, beaucoup d'historiens ne se posent même pas, en tout cas pour eux-mêmes (pour les contradicteurs, si !) la question de ce déterminisme intellectuel et foncent dans des querelles qui ne sont pas celles de l'époque qu'ils étudient. Tant et si bien qu'on peut compter sur les doigts les historiens qui suivent une démarche scientifique cohérente et systématique.

Attraction touristique à Mar del Plata : la Libertad est là [Actu]

Les passionnés de beaux gréements vont se régaler à Mar del Plata : la frégate La Libertad, navire-école de la Marine argentine, accoste aujourd'hui dans ce port de l'Atlantique sud, après une escale dans le port de Buenos Aires, à Puerto Madero.

La magnifique figure de proue de La Libertad
Image extraite de la page Facebook des Amis de la frégate

La frégate avait fait la une de l'actualité lorsqu'elle a été saisie, récemment, au Ghana, par des créanciers privés du Trésor argentin. Elle a été baptisée d'un mot qui évoque irrémédiablement les paroles de l'hymne national :

Oíd mortales el grito sagrado
¡Libertad, libertad, libertad!

La Libertad pourra être visitée gratuitement pendant son séjour à Mar del Plata.

A Buenos Aires, il est possible tout au long de l'année de visiter le navire-école précédent, désarmé il y a de nombreuses années : la frégate Presidente Sarmiento est à quai le long de la promenade principale de Puerto Madero, à quelques mètres del Puente de la Mujer. Non loin de là, vous pouvez aussi visiter une corvette scientifique d'exploration polaire, qui appartient elle aussi à la Marine nationale argentine. Les deux bâtiments ont été transformés en musées sous l'autorité du ministère de la Défense et se visitent pour deux ou trois pesos par personne.

Pour en savoir plus :
lire la dépêche de Télam en novembre, au retour du voyage de formation 2014, entamé en février, avec vidéo intégrée
consulter la page de la frégate sur le portail de la Marine nationale argentine

El Hombre de la Mancha au Teatro Maipó [à l'affiche]


Ce soir au mythique Teatro Maipó, Esmeralda 443, presque sur Corrientes, une salle qui est à Buenos Aires ce que l'Olympia et le théâtre Edouard VII sont à Paris, on pourra applaudir une nouvelle adaptation inédite de la comédie musicale nord-américaine de 1965, de Dale Wasserman, Joe Darion (pour les textes en anglais) et Mitch Leigh, qu'avait déjà adaptée en français Jacques Brel. Ce soir, il s'agit d'une version argentine, en espagnol, de ce spectacle qui fait revivre l'un des mythes de la culture hispanique.

Dans la distribution ni plus ni moins que Raúl Lavié, un très grand du tango !

La première a lieu ce soir à 21h. Les représentations auront lieu du mercredi au vendredi à 21h, le samedi à 20h et à 22h30 et le dimanche à 20h.

Places : entre 230 et 350 $ $ARG, en fonction de l'emplacement dans cette salle traditionnelle à l'italienne.


Le monument en hommage à l'ingénieux hidalgo don Quichotte de la Mancha
à Buenos Aires - non loin de l'Obélisque.
La photo date de 2007

Página/12 publie ce matin une interview des artistes.

Pour aller plus loin :
voir le site internet du théâtre et sa page Facebook.
Voir également la version du mythe fantaisiste et portègnisante que donnait le regretté Horacio Ferrer dans sa letra de tango intitulée Don Quijote del Arrabal, que j'ai traduite dans Deux cents ans après, numéro thématique de l'année 2010, revue Triages, Tarabuste Editions.

L'école maternelle devient obligatoire en Argentine [Actu]

En Argentine, suite à une loi votée par le Congrès, l'école maternelle devient obligatoire cette année à partir de l'âge de quatre ans. La loi entre en vigueur effective en mars prochain, à la rentrée des classes. On ne verra donc plus d'enfants mendiant dans la rue ou le métro à Buenos Aires en semaine en période scolaire, ce qui pouvait encore arriver lors de mon dernier séjour sur place avec des tout petits sachant à peine parler mais circulant déjà tout seuls, en tout cas en apparence, dans les rames ou, heureusement, c'était encore plus rare, assis dans un recoin de la très passante rue Florida, qui relie Avenida Rivadavia à Plaza San Martín du sud au nord.

Jusqu'à présent, un système public de scolarisation-socialisation, gratuit et intégralement facultatif, accueillait les enfants depuis le 45ème jour de vie jusqu'à l'âge de cinq ans, à partir duquel commençait l'école obligatoire, avec un cycle primaire et un cycle secondaire qui se déploient sur un total de douze années, que chaque Province et entité autonome (la Ville Autonome de Buenos Aires n'est pas titrée Province mais dispose des mêmes attributions) peut organiser à son gré sous forme de sept années en primaire et cinq en secondaire ou de deux fois six ans.

La nouvelle loi porte donc à treize le nombre d'années de scolarisation obligatoire.

En Argentine, à côté d'un système privé, parfois subventionné par l'Etat (c'est le cas à Buenos Aires depuis l'arrivée au gouvernement local de Mauricio Macri et sa politique super-libérale et hyper-dérégulée), il existe un système public, gratuit et laïc, qui accueille tous les enfants, sans distinction de sexe ni de classe sociale, sous le même uniforme emblématique : la blouse blanche, portée tant par les élèves que par les enseignants pendant les heures de cours.

Pour aller plus loin :
consulter la loi sur le Bulletin officiel de la République argentine
télécharger le plan national quinquennal d'éducation 2012-2016 sur le site du Ministère de l'Education de la Nation
consulter la fiche descriptive du système éducatif sur le portail Educación.

mardi 6 janvier 2015

Où l'on reparle de Manuel Dorrego mais pour tout autre chose [Disques & Livres]


Cielos de Sangre, Vidalas de amor est un disque qui porte une triple signature : celle d'un politologue de la UBA (présenté parfois comme historien) (1), Hernán Brienza, et de deux musiciens, Alejandro Guyot, chanteur, et Edgardo González, guitariste, tous deux membres de la formation 34 Puñaladas, dont vous entendez parfois parler dans ces colonnes. Le titre se comprend mieux quand on sait que le cielo et la vidala sont des types de chanson-danse du folklore argentin, qui sont là pour rappeler l'appartenance au courant fédéraliste du héros ainsi honoré, le colonel Manuel Dorrego (1787-1828), mis à mort à Buenos Aires, dont il était alors le Gouverneur, par l'unitariste Juan Lavalle, qui usurpa ensuite ses fonctions à la tête de la province de Buenos Aires (c'était longtemps avant que la ville et la province ne se séparent, en 1880).

Les deux officiers avaient pris part à la guerre d'indépendance, souvent dans les mêmes campagnes. Ils avaient tous les deux servi sous les ordres de José de San Martín, qui s'apprêtait à remettre le pied sur le sol argentin lorsqu'ils vidèrent leur querelle de si sanglante façon (2). C'est lui qui a donné son nom à la fameuse Plaza Dorrego, où se bat le cœur du marché de San Telmo, le dimanche. Depuis sa disparition tragique, Dorrego est entouré d'un halo mythique, d'une aura quasi-romantique, tout en restant un personnage historique très mal connu des Argentins, comme la plupart des héros de cette période de leur histoire.

L'officier tel qu'on le voyait dans la Buenos Aires de 1877
Extrait d'un livre d'histoire paru cette année-là

Le disque, qui est sorti fin novembre et que les deux musiciens ont déjà présenté en avant-première depuis presque un an dans diverses salles de Buenos Aires, résulte d'une rencontre entre ces trois intellectuels, une rencontre qui est à la fois artistique et idéologique.
Le CD est né de l'idée de composer un disque-livre avec les chansons à thématique historique et patriotique que Hernán Brienza avait en tête lorsqu'il a écrit sa biographie de Manuel Dorrego, El loco Dorrego, el último revolucionario, sorti chez Marea Editorial en février 2007 (voir la fiche de l'ouvrage chez l'éditeur) (3). Ce livre se présente lui-même comme une succession de chapitres aux titres musicaux : Carnavalito del Duende, Vidalita oriental, Chacarera del exilio, Milonga del fusilado, etc. (4). Le ton général est original et plus profond, à ce qu'il me semble, que celui de nombreux auteurs de la ligne revisionista (voir à ce propos mon dernier article sur la question, celui que j'ai consacré à la crise au sein de l'Institut Dorrego). En outre, cet auteur dépasse les vieilles crispations intellectuelles et politiques qui caractérise cette grille de lecture de l'histoire en Argentine. Il est vrai aussi qu'à quarante-trois ans, il est plus jeune que la plupart des revisionistas et qu'il appartient à la génération nouvelle, celle de la Démocratie d'après 1983, de la démocratie tout court. Et ceci explique sans doute cela.

Un extrait mis en ligne par la maison de disques

La même chose peut être dite des deux musiciens, qui appartiennent aussi à la génération montante. Après une longue expérience dans le tango et la musique urbaine underground, les voici qui se lancent dans la tradition rurale, la musique de l'Intérieur, la musique des champs, avec cet album de seize plages, dont deux d'extraits de discours (5) et deux autres d'extraits du livre de Brienza (lus par lui-même).

Pour ce que j'ai pu en écouter grâce aux vidéos promotionnelles mises en ligne par la maison de disque Acqua Records, les deux musiciens transforment rudement bien leur essai et rejoignent le groupe des artistes qui peuvent fusionner les deux genres, longtemps considérés comme aussi incompatibles que l'huile et l'eau. Ils interprètent des œuvres dont ils ne sont pas les auteurs et parmi lesquels on retrouve quelques classiques portègnes comme La Mazorquera de Monserrat et Los Jazmines de San Ignacio, tous deux extraits de la série fédérale de Héctor Pedro Blomberg et Enrique Maciel dans les années 1930, et d'autres des différentes régions argentines à des dates diverses, en général plus récentes, signés Jorge Cafrune, Adolfo Abalos, Eduardo Falú, Roberto Rimoli Fraga, Ariel Ramírez et j'en passe... La crème de la crème de la musique populaire argentine, tout ça dans un seul disque !

L'été donne à Página/12 l'occasion de faire la une de ses pages culturelles avec cet album, en nous offrant en prime une interview croisée des trois auteurs. A lire (en espagnol).

Pour aller plus loin :
écouter également Hernán Brienza présenter son ouvrage, son héros et sa démarche sur le site Internet argentin Cuento mi libro (je [te] raconte mon livre), qui offre aussi une transcription intégrale des huit minutes de la vidéo.


(1) Si vous êtes un lecteur fidèle de Barrio de Tango, vous savez que la discipline historique en Argentine présente un visage bien différent de celui qu'elle a en Europe et en Amérique du Nord. Il s'agit plus souvent de polémique politique et de contentieux idéologique que de recherche en sciences humaines. Né en 1971, Hernán Brienza appartient donc à une unité de l'Université de Buenos Aires mais il ne fait pas pour autant de l'histoire au sens scientifique du terme. Il est aussi journaliste et travaille à La Razón et à Perfil (groupe Clarín).
(2) J'ai inclus cet épisode éclairant dans San Martín par lui-même et par ses contemporains, en y intégrant une courte missive que San Martín fit porter à Lavalle après l'exécution sommaire de Dorrego, pour tenter de l'amener à des mœurs politiques plus civilisées.
(3) On peut en télécharger gratuitement un extrait ainsi que la table des matières en format pdf pour se rendre compte de la nature de la démarche de l'auteur. Très instructif.
(4) On dirait la structure d'un livret d'opérette ou d'oratorio profane écrit par Horacio Ferrer !
(5) Il s'agit de discours de José Artigas, le grand héros de l'indépendance uruguayenne, qui est aussi l'une des plus grandes figures de la mouvance fédéraliste au XIXème siècle, et de Cristina de Kirchner, l'actuelle présidente argentine (ne cherchons pas la couleur du bulletin de vote des concepteurs du disque !)

La presse uruguayenne ne cache pas sa ferveur patriotique [Actu]

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Ce matin, El Observador et El País reviennent, un jour férié, sur la décision pontificale annoncée dimanche midi de créer cardinal le jeune archevêque de Montevideo, Daniel Sturla (1).

El Observador publie une interview du nouveau cardinal et El País le suit dans ses activités pastorales dans le quartier dit de l'Hippodrome, en soulignant qu'il s'agit pour lui encore et toujours d'être présent auprès des populations défavorisées, un enjeu d'importance en Amérique Latine, pour la paix et le développement.

Extraits de l'interview, à lire dans son intégralité sur le site de El Observador (en cliquant sur le lien).
En la parcourant, on comprend un peu mieux l'étrange et rapide changement d'attitude des catholiques et des Uruguayens en général entre le vote au Parlement de la loi permettant l'avortement (voir mon article du 18 octobre 2012) et celui de la loi établissant le mariage pour les couples de même sexe (voir mon article du 11 avril 2013)

-¿La noticia de ser cardenal, no la esperaba, lo sorprendió?
-Totalmente sorprendido. No tenía idea.
-¿Alguien del Vaticano ya lo llamó, o usted llamó?
-En realidad, con el tema de los teléfonos he estado medio complicado porque prácticamente no los he atendido. Permanente está sonando. En Uruguay está la Nunciatura que es la embajada del papa y el domingo, después de saberse la noticia, el padre Matías Roter, de la Nunciatura, se comunicó conmigo y fue a la misa de la Catedral. Para ellos también fue una sorpresa. Eso si es algo nuevo del papa Francisco. Por lo que entendí, antes el papa avisaba a la Nunciatura del lugar donde se iba a nombrar un cardenal y se le decía a la persona. Pero el papa Francisco avisa sin anestesia.
El Observador

- La nouvelle que vous étiez cardinal, vous ne l'attendiez pas. Elle vous a surpris ?
- Tout à fait surpris. Je n'y avais pas pensé.
- Quelqu'un au Vatican vous a appelé ou est-ce vous qui avez appelé ?
- A dire vrai, cette histoire de téléphone, ça a été un vrai binz pour moi parce que je n'ai pratiquement pas pu répondre. Ça n'a pas arrêté de sonner. En Uruguay, il y a la Nonciature, qui est l'ambassade du pape et dimanche, après avoir appris la nouvelle, le père Matías Roter, de la Nonciature, a pris contact avec moi et il est venu à la messe à la cathédrale. Pour eux aussi, ça a été une surprise. C'est vraiment une nouveauté du pape François. Pour ce que j'ai comris, auparavant, le pape informait la Nonciature du lieu où allait être nommé un cardinal et on le disait à la personne. Mais le pape François informe sans prendre de gants.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

-¿Por qué cree que el papa Francisco miró a Uruguay, porque hay que poner el dedo y señalar al país?
-Sin dudas, el papa Francisco es argentino, es vecino. Creo que eso debe haber tenido su influencia a la hora de señalar a Uruguay para nombrar un cardenal. Y después, me parece, que el papa tiene mucho cariño por Uruguay, por ser argentino sin duda. También creo que a nuestra iglesia le viene bien un empujón del papa para esta tarea en la que estamos todos metidos que es evangelizar y llevar la alegría del Evangelio, especialmente a los que más necesitan.
El Observador

- Pour quelle raison croyez-vous que le pape François a jeté son regard sur l'Uruguay, parce qu'il faut choisir le pays et bien le montrer ?
- Le pape François est argentin, c'est clair, c'est un voisin. Je crois que ça a dû jouer un rôle quand il a choisi l'Uruguay pour nommer un cardinal. Et puis, à ce que je crois, le pape a beaucoup d'affection pour l'Uruguay, sûrement parce qu'il est argentin. Je crois aussi qu'un coup de pouce du pape, cela fait du bien à notre Eglise dans sa tâche à laquelle nous sommes tous attelés, qui est d'évangéliser et d'apporter la joie de l'Evangile, tout particulièrement à ceux qui sont les plus défavorisés.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

-Y hoy ya nombrado cardenal, que es una responsabilidad muy alta, se vino para un barrio pobre. ¿No cambió nada para usted?
-En todos mis años de sacerdote y obispo he participado en misiones en barrios populares junto con grupos de jóvenes ya sea en el interior o en barrios de Montevideo. Yo estaba acá de misión desde el 31 de diciembre que me vine a vivir hasta el 6 de enero. Cuando me llegó la noticia había ido a Radio Oriental y tenía misa en la Catedral, pero después me vine para acá para seguir la misión. En estos días estoy viviendo acá.
El Observador

- Et aujourd'hui que vous êtes créé cardinal, ce qui est une responsabilité très lourde, vous venez dans un quartier pauvre. Cela n'a rien changé pour vous ?
- Tout au long des années que j'ai vécues comme prêtre et évêque, j'ai pris part à des activités pastorales dans les quartiers populaires avec des groupes de jeunes, que ce soit dans l'arrière-pays ou dans des quartiers de Montevideo. J'étais là en mission depuis le 31 décembre, quand je suis venu habiter ici jusqu'au 6 janvier. Quand la nouvelle est arrivée, j'étais allé à Radio Oriental et j'avais une messe à la cathédrale mais après, je suis revenue ici pour continuer le travail. Tous ces jours-ci, c'est ici que j'habite.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

-Usted que conoce los barrios. En las zonas pobres se está perdiendo más la fe?
-No se si está perdiendo más la fe, o pasa aquello que el padre Cacho, que murió hace 20 años, decía y es que en general en Uruguay pasó algo muy doloroso que es la tradición tan laicista en el sentido de sacar a Dios, laicista en el sentido anacrónico del S XX como se la vivió, con un arrinconamiento de la iglesia y de lo religioso, eso influyó mucho en toda la sociedad y de un modo especial en la gente más sencilla. Y eso es una pena. Uno ve que hay gente muy buena pero que le falta un soporte, digamos frente a la dificultad, para salir adelante. Y creo que la fe es impresionante como transforma a las personas. Lo hemos visto en estos días en este barrio donde hace tres años que se está trabajando. Hay gente que estaba en situaciones de drogas, de alcoholismo, de apartamiento de Dios, de violencia, y que gracias a la fe hoy han cambiado totalmente su vida, se reencontraron consigo mismo, trabajan, tienen el deseo de mejorar y se los ve limpios, bien. Eso es fantástico. Uno descubre como la fe es capaz de transformar a las personas.
El Observador

- Vous qui connaissez les quartiers, on perd plus la foi dans les zones de pauvreté ?
- Je ne sais pas si on perd plus la foi ou s'il se passe ce que disait le père Cacho, qui est mort il y a vingt ans, qu'en général en Uruguay il s'est passé quelque chose de très douloureux, qui est que la tradition tellement laïciste, dans le sens où il s'agit de chasser Dieu, laïciste dans le sens anachronique de comment cela se vivait au XXème siècle, avec un repli sur soi de l'Eglise et du religieux, ça, ça a eu une profonde influence dans toute la société et d'une manière spéciale chez les gens les plus simples. Et c'est dommage. Vous voyez qu'il y a des gens vraiment bien mais qu'il leur manque un soutien, disons devant les difficultés, pour aller de l'avant. Et je crois que c'est impressionnant la manière dont la foi transforme les personnes. Nous l'avons vu ces derniers jours dans ce quartier-ci où il y a trois ans qu'on fait ce travail. Il y a des gens qui souffraient d'addictions aux drogues, d'alcoolisme, qui s'étaient éloignés de Dieu, qui souffraient de violence, et grâce à la foi, ils ont complètement changé de vie, ils se sont retrouvés eux-mêmes, ils travaillent, ils ont le désir d'améliorer les choses et on les voit tout propres, bien. Ça c'est formidable. Vous découvrez comme la foi est capable de transformer les personnes.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

On peut donc en savoir plus en lisant l'intégralité de l'entretien et en lisant l'article, consacré lui aussi à ces activités pastorales dans ce quartier populaire, dans El País, avec une galerie de 11 photos du (de la) photographe A. Martínez, qui montre bien le niveau et les conditions de vie très sommaires de d'une population des plus modestes. Il faut voir ces images pour se représenter ce qu'est ce travail socio-pastoral auquel le Pape ne cesse d'appeler les fidèles, notamment lorsqu'il parle de sortir vers les périphéries (même si les périphéries en question se trouvent parfois au cœur des classes sociales les mieux établies à vue humaine).

Bénédiction d'une statue de la Vierge
Sur le tee-shirt du fidèle, on lit une phrase de ste Thérèse d'Avila ("A lui seul, Dieu nous suffit")
Photo de A. Martínez, extraite de la galerie de El País

A travers la page Facebook de El País, l'internaute peut accéder à un reportage vidéo de 3 minutes sur cette visite très enjouée, avec interview de D. Sturla, sur fond musical joyeux et particulièrement sonore (il faut sans doute avoir une bonne familiarité avec l'espagnol oral pour saisir ce qui se dit).

Ajout du 9 janvier 2015 :
lire la dépêche de Télam (Argentine) qui a interviewé Daniel Sturla le jeudi 8 et qui retient surtout la joie du jeune archevêque devant l'élan pastoral apporté par le Pape François.



(1) Et je dois à mes lecteurs une rectification par rapport à mon tout premier article, dimanche, sur le sujet : le prélat a en effet eu la première information de son élévation à travers un coup de fil juste après l'Angélus romain. Les nonces ne semblent donc pas avoir été informés à l'avance, ce qui est très inhabituel, mais ce qui a sans doute permis d'éviter que des personnes mal intentionnées n'interviennent contre la décision du Pape, qui ouvre très largement le collège cardinalice à des pays du monde auxquelles Rome n'accordait jusqu'à présent pas la moindre attention. Ceci dit, de son propre aveu, Monseigneur Sturla n'a rien compris au message de son interlocuteur et il a juste été surpris de recevoir au même moment deux SMS d'amis compatriotes qu'il savait à Rome. Par conséquent, c'est encore la nonciature qui lui a appris la nouvelle, lorsqu'un diplomate s'est présenté à l'improviste tôt le matin à la cathédrale !

lundi 5 janvier 2015

L'hommage de France Musique à nos deux maestros disparus [Troesmas]

C'est à écouter en ligne sur le site de France Musique jusqu'en septembre 2017, dans les archives de Le temps d'une chanson, de Laurent Valero, qui passe tous les samedis de 18h à 19h (heure de Paris). L'information est valide pour une écoute depuis le territoire français, j'ignore par ailleurs pour quels pays Radio France a acquis les droits de diffusion de ces deux émissions. Il se peut que l'émission soit inaccessible pour un internaute installé hors de France, dans un pays non francophone ou hors de l'Union Européenne.


Hommage à Horacio Ferrer le 27 décembre 2014



Hommage à Leopoldo Federico, le 3 janvier 2015
(encore disponible sous forme de podcast, sous réserve des droits territoriaux, à l'heure où je publie cette entrée).

Pour écouter l'une ou l'autre émission, il suffit de cliquer sur le lien que j'ai introduit dans l'article, sous chacune des captures d'écran (site France Musique).

Pour en savoir plus sur ces deux artistes argentins, en français et dans Barrio de Tango, cliquez sur leur nom dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.



NB : je transmets ces liens au moment où je prends connaissance de l'existence de ces deux émissions par une visite impromptue sur le site de la station. Je n'ai pas encore eu le temps de les écouter.

Estela de Carlotto parle des droits de l'Homme, les réussites et les défis [Actu]

Après cette année exceptionnelle pour elle, avec les retrouvailles avec son petit-fils, Guido (aujourd'hui Ignacio Guido) né à la fin de la captivité de sa fille disparue, Laura, Estela de Carlotto fait dans les colonnes de Página/12 un bilan de 2014 et parle des défis qui attendent l'Argentine sur le plan des droits de l'Homme en 2015, année électorale, où d'ores et déjà plusieurs caciques de l'opposition ont affirmé leur intention d'en rabattre sur la question, quand ils n'ont pas traité d'arnaque ou de mensonge le combat des ONG des droits de l'Homme.



–¿Cómo es el balance del año que termina, el año en que apareció Ignacio Guido?
–El balance personal que hago es que fue un año maravilloso. El año en el que encontré a mi nieto después de 36 años de buscarlo. Encontré a un ser humano maravilloso también, buena persona, sensible, totalmente dispuesto a incorporarse a su familia biológica, a su verdad, con una vocación musical espléndida. Fue un premio enorme a tanta lucha encontrarlo y, además, no tener que pasar lo que ha pasado en otros casos, que es una resistencia a la verdad, porque a veces duele y los chicos al principio no quieren saber, aunque luego cuando saben son libres. No me tocó pasarlo. Me resultó un poco difícil dividir mi rol de presidenta de Abuelas de Plaza de Mayo del de abuela de mi nieto, porque tanto recuperar nietos anteriores, año tras año, ver el disfrute, el crecimiento de ellos y aconsejar a las abuelas que tengan paciencia, que tengan en cuenta los tiempos, las actitudes que hay que tener para no mortificarlos y que resue(l)van sus cosas... esta vez me tocó a mí tener templanza, tener ese equilibrio, que lo tengo.
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- Quel est le bilan de l'année qui se termine, l'année où est apparu Ignacio Guido ?
- Le bilan personnel que je dresse est que ça a été une année merveilleuse. L'année où j'ai trouvé mon petit-fils après trente-six ans à le chercher. J'ai trouvé un être humain merveilleux aussi, quelqu'un de bien, de sensible, totalement disposé à s'incorporer à sa famille biologique, à sa vérité, avec une splendide vocation de musicien. Cela a été une récompense formidable après avoir tant lutté pour le trouver, et en plus, ne pas avoir à subir ce qui s'est passé pour d'autres cas, c'est-à-dire une résistance à la vérité, parce que parfois ça fait mal et les jeunes, au début, ne veulent pas savoir, même si par la suite quand ils savent, ils sont libres. Je n'ai pas eu à subir ça. Il s'est avéré un peu difficile de séparer mon rôle de présidente des Grands-Mères de la Place de Mai et celui de grand-mère de mon petit-fils, parce que récupérer autant de petits-enfants avant, année après année, voir les réjouissances, leur développement à eux, conseiller les grands-mères, leur dire qu'elles devaient avoir de la patience, qu'il fallait qu'elles tiennent compte du temps, les attitudes à avoir pour ne pas les blesser et pour qu'ils puissent trouver leurs solutions... Cette fois-ci, c'était à moi de temporiser, d'avoir cet équilibre, maintenant qu'il est là, avec moi.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Pudo ceñirse al manual?
–Fui un poco contradictoria porque yo decía “ustedes no lo provoquen si él no quiere darles un abrazo” y yo quería abrazarlo. Transgredí de alguna manera suavemente esos códigos. Quiero verlo, quiero que nos conozcamos Y lo estamos haciendo. Pero yo misma me modero, soy cerebral y como yo también soy medida en mis actos de afecto, lo entiendo perfectamente. Es el primer año para brindar por la vida y para brindar con la silla que estaba vacía ya ocupada, con la familia completa y con lo que también me tocó vivir con una tranquilidad espiritual enorme pensando en Laura, la mamá. Al papá no lo conocía, ahora lo conozco y estoy orgullosa de ese papá, porque fue una persona maravillosa de la que ha heredado mucho mi nieto. Pero pienso en Laura, que es la que me empujó y sigue empujando en esta lucha tan larga, creo que ahora estará en paz, ahora me dirá “mamá, misión cumplida”. La tengo siempre a mi lado en mis pensamientos pero ahora con paz, es una cosa distinta, no angustiosa. Yo repetí una frase por el mundo que me la están haciendo recordar ahora y es que no me quería morir sin encontrar y abrazar a mi nieto. Eso se cumplió felizmente.
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- Vous avez pu vous en tenir au manuel ?
- J'ai été un peu contradictoire parce que c'était moi qui disais : "Il ne faut pas que vous le provoquiez s'il ne veut pas vous prendre dans ses bras", et je voulais le prendre dans mes bras moi-même. J'ai pas mal transgressé tous ces codes d'une certaine manière. Je veux le voir, je veux que nous nous connaissions. Et on est en train de le faire. Mais je me modère moi-même, je suis cérébrale et comme je suis aussi retenue dans mes gestes d'affection, je le comprends parfaitement. C'est la première année où je fête la vie, où je la fête avec la chaise qui était vide et qui est maintenant occupée, avec la famille au complet et avec ce qu'il m'advient de vivre avec une formidable tranquillité spirituelle lorsque je pense à Laura, la maman. Le papa, je ne savais pas qui c'était, maintenant je sais et je suis fière de ce papa, parce qu'il était quelqu'un de merveilleux et mon petit-fils a beaucoup hérité de lui. Mais je pense à Laura qui est celle qui m'a poussée et continue à me pousser à ce combat aussi long, je crois que maintenant elle est en paix, maintenant elle me dit "Maman, mission accomplie !". Elle est toujours à mes côtés, dans mes pensées, mais maintenant dans la paix, c'est autre chose, ce n'est pas anxiogène. J'ai répété une phrase pour le monde qui me la fait rappeler maintenant et c'est que je ne voulais pas mourir sans trouver mon petit-fils et le prendre dans mes bras. Voilà qui est heureusement accompli.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

[…]

–Justamente el año que viene es electoral y ha empezado a aparecer el tema de los derechos humanos en declaraciones de distintos candidatos...
–Los organismos que siempre trabajamos juntos, Madres de Plaza de Mayo Línea Fundadora, Familiares de Desaparecidos y Detenidos por Razones Políticas e Hijos, deberíamos pedir a los candidatos que nos muestren, que hagan público, su proyecto sobre los derechos humanos del pasado y los derechos humanos del presente que están violentados, no porque ahora el Estado lo propicie, sino como una situación emergente de malos gobiernos o de la dictadura. Ya están largando algunas frases lapidarias, primero que hay curros, y lo generalizan y así nos involucran a todos y nos ofenden a todos. También dicen que hay que mirar para adelante, que basta con el pasado, “estoy harto de hablar de la dictadura”, dicen los periodistas que comparten esos criterios con esos políticos. Debe ser parte de una política institucional democrática, no partidaria, porque queremos saber y que el pueblo sepa. Hay que pedir que hagan público sus proyectos sobre los derechos humanos violentados por la dictadura cívico-militar y lo que hoy en día se siguen cometiendo cuando una persona no tiene trabajo, no tiene casa y sus hijos se enferman y no tienen atención médica o niños que todavía pasan hambre. Que digan si quieren enriquecer a los más ricos o repartir con los que menos tienen.
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- Justement, l'année qui vient est une année électorale et on a commencé à voir apparaître la question des droits de l'homme dans les déclarations de différents candidats...
- Nous, les organismes qui ont toujours travaillé ensemble, Madres de Plaza de Mayo Línea Fundadora (1), Familiares de Desaparecidos y Detenidos por Razones políticas et H.I.J.O.S, nous devrions demander aux candidats de nous montrer, de rendre public leur programme concernant les droits de l'Homme du passé et les droits de l'Homme du présent (2) qui sont violés, non parce que l'Etat maintenant encourage cette violation, mais comme une situation qui découle de mauvais gouvernements (3) ou de la dictature. Ils sont là à balancer une ou deux phrases lapidaires, ils commencent par dire qu'il y a des arnaques et puis ils généralisent et comme ça, ils nous impliquent tous et c'est nous tous qu'ils insultent. Ils disent aussi qu'il faut regarder devant nous, que le passé ça suffit, « j'en ai assez de parler de la dictature » disent les journalistes qui partagent ces points de vue avec ces politiciens-là. [Cette question] doit faire partie d'une politique institutionnelle démocratique, et non pas partisane, parce que nous voulons savoir et [nous voulons] que le peuple sache (4). Il faut demander qu'ils rendent publics leurs programmes sur les droits de l'homme vilés par la dictature civico-militaire et ce qu'on continue à faire de nos jours quand quelqu'un n'a pas de travail, n'a pas de toit et que ses enfants tombent malades et qu'ils ne bénéficient pas de soins médicaux ou des enfants qui souffrent encore de la faim. Qu'ils disent s'ils veulent enrichir les plus riches ou distribuer à ceux qui ont moins.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Piensa que puede haber un retroceso en este tema?
–No creo que haya un retroceso. Creo que la sociedad está más que preparada para evitarlo. Esté el gobierno que esté, este tema tiene que continuar, no se puede volver para atrás, debe ser política de Estado y debe haber un compromiso en el proceso de la verdad, la memoria y la justicia.
–¿Hay sectores que separan “los derechos humanos del pasado”, los juicios a los represores, de los derechos económicos y sociales, como si hubiera que optar por una cosa o la otra?
–En la violación a los derechos humanos no hay opción. Es una mala intención manifiesta. No se puede separar una historia de terror de la que todos fuimos víctimas, aunque muchos no lo cuentan por miedo o pudor. Ahora estamos liberándonos de esa clausura de la memoria que han pretendido y hay gente que recién está reconociendo y diciendo cosas. Como maestra que fui, digo que hay que alentar a que se escriban todas las páginas de los libros, toda la historia. En los libros con los que yo enseñaba había cosas de las que no se hablaba: dictadores, golpes de Estado, opresión. Ahora estamos aprendiendo a mirar las cosas en un siglo nuevo en un mundo nuevo.
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- Pensez-vous qu'il peut y avoir un recul sur cette question ?
- Je ne crois pas qu'il y ait de recul. Je crois que la société est plus que préparée pour éviter ça. Quel que soit le gouvernement, cette question doit rester dans l'actualité, on ne peut pas revenir en arrière, il faut que ce soit une politique d'Etat et qu'il y ait un engagement dans le processus de vérité, de mémoire et de justice (5).
- Y a-t-il des groupes qui séparent les droits de l'Homme du passé, les procès contre les bourreaux, des droits économiques et sociaux, comme s'il fallait choisir entre les uns ou les autres ?
- Sur la violation des droits de l'Homme, il n'y a pas de choix qui vaille. C'est une intention maligne manifeste. On ne peut pas évacuer l'histoire de terreur dont nous avons tous été victimes, bien que beaucoup n'en parlent pas par peur ou par honte. A présent, nous sommes en train de nous libérer de cette clause de l'oubli qu'ils ont feint (6), il y a des gens qui commencent à reconnaître et à dire des choses. Comme enseignante que j'ai été, je vous dis qu'il faut encourager l'écriture de toutes les pages des livres, de toute l'histoire. Dans les livres que j'utilisais pour enseigner, il y avait des choses dont on ne parlait pas : des dictateurs, des coups d'Etat, de l'oppression. Maintenant nous sommes en train d'apprendre à regarder les choses dans un siècle nouveau, dans un monde nouveau.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–Pero algunos candidatos parecen decir que hacer los juicios a los represores implica no ocuparse de “los derechos humanos del presente”.
–Entonces no viven en la Argentina. Si uno no se da cuenta que para el Día del Niño están los negocios llenos, si no se dan cuenta que bajó la tasa de desocupación, que se hizo la ayuda familiar para que quienes no tiene trabajo puedan tener un ingreso, que se dan posibilidades para que la gente tenga su techo, eso son derechos humanos que se van paleando. El Estado está haciendo un esfuerzo en ese sentido y lo anuncia, pero en los diarios monopólicos no sale.
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- Mais quelques candidats semblent dire que mener les procès contre les bourreaux impliquent de ne pas s'occuper « des droits de l'Homme du présent ».
- Alors c'est qu'ils n'habitent pas en Argentine. Si tu ne te rends pas compte que pour la Fête des Enfants (7) les magasins sont pleins, s'ils ne se rendent pas compte que le taux de chômage a baissé, qu'on a lancé le soutien aux familles pour que ceux qui n'ont pas de travail puissent avoir un revenu, qu'il y a des solutions pour que les gens aient un toit, ça, c'est des droits de l'Homme qu'on est en train de récolter. L'Etat est en train de faire des efforts dans ce sens et il en parle, mais dans les journaux des monopoles [médiatiques], on n'en parle pas. (8)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

[...]

–De los candidatos de los otros partidos, ¿alguno le genera más desconfianza que otro?
–Más desconfianza que (Mauricio) Macri me da (Sergio) Massa. Porque Macri siempre fue así, nunca fingió, en cambio Massa fue un corderito y terminó siendo lobo. Fue abierto con nosotros cuando era intendente y era parte del gobierno de Néstor y Cristina. Pero después se acabó. Uno se pregunta entonces qué pasó ¿fingió antes o ahora se vendió?, ¿qué pasa que cambió 180 grados?
–¿Cómo se imagina la relación con las Abuelas si alguno de ellos es Presidente?
–Nosotras somos súper respetuosas de la legalidad, sea quien fuere el gobierno, intendente, gobernador. Si somos convocadas vamos, siempre que sea por algo vinculado a los derechos humanos, se entiende. Si se abre alguna puerta no la cerramos. El diálogo tiene que existir porque convivimos en una patria y no somos enemigos, podemos ser contendientes políticos en todo caso, podemos pensar de distintas maneras, pero la legalidad y el respeto al voto popular está sobre todo.
–Algunos se asombraron porque saludó a Menem en el Senado la semana pasada.
–¡Me vino él a saludar! Y yo soy muy educada. Me encontré con un ancianísimo. Yo soy una ciudadana. El me recibió cuando lo pedimos. Hizo mucho malo, pero en su gobierno se creó la Conadi (Comisión Nacional por el Derecho a la Identidad) y Alicia Pierini levantó la Secretaría de Derechos Humanos. Si él cometió delitos está la Justicia investigando, tiene algunos juicios. Yo no simpatizo con él. La gran traición fue el indulto. Cuando los organismos de derechos humanos nos reunimos con él para que no indulte, dijo que iba a hacer lo mejor para el pueblo. Y los liberó a todos, cerró el círculo de impunidad. El es parlamentario y si está ahí, lo eligieron. A un Menéndez, a un Bignone, yo no saludo, ahí hay todo horror y muerte.
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- Des candidats des autres partis (9), il y en a un qui provoque chez vous plus de méfiance qu'un autre ?
- Celui qui provoque chez moi la plus grande méfiance, ce n'est pas Mauricio Macri, c'est Sergio Massa. Parce que Macri, il a toujours été comme ça, il n'a jamais fait semblant. Tandis que Massa a été un petit agneau qui a fini par se transformer en loup. Il a été très ouvert envers nous quand il était maire et qu'il faisait partie du gouvernement de Néstor et de Cristina [Kirchner, depuis 2003]. Mais ensuite tout s'est envolé. Tu peux donc te demander ce qu'il s'est passé. Il faisait semblant avant ou il a vendu son âme maintenant ? Qu'est-ce qu'il s'est passé pour qu'il vire à 180° ?
- Comment vous imaginez-vous la relation avec les Grands-Mères si l'un des deux est élu président ?
- Nous, nous sommes super-respectueuses de la légalité, quel que soit le gouvernement, le maire, le gouverneur. Si on nous invite, on y va, à chaque fois que c'est lié d'une manière ou d'une autre aux droits de l'Homme, cela va sans dire. Si une porte s'ouvre, ce n'est pas nous qui allons la fermer. Le dialogue doit exister parce que nous vivons tous dans une même patrie et nous ne sommes pas des ennemis. Nous pouvons être des adversaires politiques sur tout, nous pouvons penser de manière différentes [les uns des autres] mais la légalité et le respect du scrutin populaire, c'est au-dessus de tout.
- Quelques personnes se sont étonnées de vous voir saluer Menem au Sénat la semaine dernière.
- Mais c'est lui qui est venu me saluer ! Je suis très polie, moi. Je me suis retrouvée face à un tout petit vieux (10). Je suis une citoyenne. Lui m'a reçue quand nous lui avons demandé. Il a fait beaucoup de mal, mais c'est sous son gouvernement qu'a été créée la Conadi (Commission Nationale pour le Droit à l'Identité) (11) et Alicia Pierini a mis en place le Secrétariat d'Etat aux Droits de l'Homme. S'il a commis des forfaits, la Justice est là pour enquêter (12), il a quelques procès [à ses basques]. Je n'ai pas de sympathie pour lui. Sa grande trahison a été l'amnistie [des crimes de la dictature]. Quand nous, les organismes de droits de l'Homme, nous sommes allés le voir pour qu'il n'accorde pas d'amnistie, il nous a dit qu'il allait faire ce qui était le meilleur pour le peuple. Et il les a tous mis en liberté, il a refermé la boucle de l'impunité. Il est parlementaire et s'il est là, c'est parce qu'on l'a élu. Un Menéndez, un Bignone (13), je ne les salue pas. Là tout est horreur et mort.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

[…]

–Estuvo con el Papa, ¿están esperando que se abran los archivos, ya están trabajando en eso?
–Ya estamos trabajando. Con (el presidente de la Conferencia Episcopal, José María) Arancedo y su gente. Cuando fui con mis nietos a Roma no hablé con el Papa de eso porque fui como abuela de un nieto que él quiso conocer. No fui institucionalmente. Pero el tema está activo. Hemos recibido informaciones de la Iglesia y se están buscando archivos. Ha salido del Vaticano esta resolución acerca de que si hay argumentos, se pueden pedir desarchivos, pero hay que fundamentarlo y hay que hacerlo a través de la Justicia.
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- Vous avez vu le Pape (14). Attendez-vous toujours l'ouverture des archives ou travaillez-vous déjà dessus ?
- Oui, nous travaillons déjà dessus. Avec (le président de la Conférence épiscopale, José María) Arancedo et tout son monde. Quand je suis allée avec mes petits-enfants à Rome, je n'ai pas parlé avec le Pape de ça parce que j'y suis allée comme grand-mère d'un petit-fils qu'il a voulu rencontrer. Je n'y étais pas à titre institutionnel. Mais la question reste ouverte. Nous avons reçu des informations de l'Eglise et les archives sont en train d'être fouillées. Du Vatican est venue une résolution sur le fait que s'il y a des arguments, on peut demander la levée du secret des archives mais il faut fonder ça [en droit] et le faire à travers la Justice.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :
lire l'intégralité de l'interview dans Página/12



(1) Depuis quelque temps, le fossé s'est creusé ouvertement entre Madres de Plaza de Mayo et Abuelas, à la suite de révélations sur des engagements comptables et financiers, en tout ou partie de subventions publiques accordées à l'ONG, sur lesquels la présidente de Madres n'a toujours pas donné d'explications bien convaincantes, se réfugiant derrière son ignorance des documents qui ont été signés par elle-même ou ses délégataires. La défense adoptée par Sarkozy concernant les scandales Bygmalion, Sarkothon et autres dépassements de budget. La chose ne passe pas auprès de Estela de Carlotto qui vit très mal que toutes les ONG des droits de l'homme soient mises dans le même panier par la presse d'opposition et, par conséquent, une partie de l'opinion publique, qui commençait peu à peu de leur être acquise. Cette partie de l'opinion publique qui s'informe à travers les télévisions et les radios privées.
(2) Ce sont les distinctions subtiles faites par Mauricio Macri et par Sergio Massa il y a quelques semaines (voir mon article du 15 décembre 2014 à ce sujet).
(3) Ce sont les dix années de Carlos Menem, les années 1990, qui sont ici visées. Des années d'un libéralisme ultra-dérégulé.
(4) Allusion à une célèbre réclamation du peuple devant le Cabildo de Buenos Aires le 25 mai 1810 : « Le peuple veut savoir de quoi il retourne ! » Un équivalent en France de « Allez dire à votre maître que nous sommes là par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes ». Voir mon article du 25 mai 2010 sur cette journée historique et fondatrice en Argentine.
(5) La formule Verdad, memoria y justicia correspond à ce que nous appelons le "devoir de mémoire". C'est la formule consacrée pour désigner les processus judiciaires et mémoriels autour des crimes de la dictature militaire de 1976-1983 (dite aussi dictature civico-militaire parce que des civils l'ont appuyée, dans la magistrature, la police, l'Eglise et le corps médical en particulier).
(6) Estela de Carlotto fait ici allusion aux systèmes de défense montés autour des bourreaux ou des témoins complices des faits, qui ont presque toujours prétendu jusqu'à présent avoir oublié ce qu'ils avaient fait ou vu à tel endroit et à telle époque devant tous les juges et tous les enquêteurs.
(7) Le troisième dimanche du mois d'août. Je souscris complètement à ce que dit Estela de Carlotto. Chaque année au mois d'août lorsque je retourne passer trois à quatre semaines à Buenos Aires, je constate que dans tous les quartiers, les commerces proposent un choix de produits très variés, avec un éventail de prix, d'entrée de gamme au haut de gamme, et ils travaillent à un bon rythme, fête des enfants ou pas. Et je ne parle pas des magasins à touristes mais des boutiques et stands de marché fréquentés par les Portègnes, au quotidien.
(8) Cette partie de la déclaration est à rapprocher de ce que disait samedi dernier Raúl Zaffaroni, membre honoraire de la Cour Suprême, dans mon article du 3 janvier 2015 ou directement dans l'interview qu'il a donnée à Página/12.
(9) Spontanément le journaliste de Página/12 divise en deux le paysage politique argentin : il y a d'un côté le Frente para la Victoria (FpV), c'est-à-dire le parti de la présidente en fonction, et de l'autre, tout le reste... Même Página/12 n'échappe pas aux façons de manipuler l'exercice de l'interview. Même avec la meilleure volonté du monde, c'est très difficile de maintenir tout le temps des pratiques pluralistes dans la presse.
(10) En décrivant ainsi ce grand séducteur sans scrupule, très vieux beau, qu'est Carlos Menem, elle lui applique une super-paire de claques bien retentissantes !
(11) que préside actuellement sa fille. Ce qu'un article récent de La Prensa stigmatisait au sujet des turbulences à l'Institut de Révisionnisme historique Dorrego (voir mon article du 20 décembre 2014)
(12) Carlos Menem est impliqué dans plusieurs affaires de corruption comme celle de vente illégale de certaines parties du domaine public et de complicité dans l'attentat contre l'AMIA qui a fait 85 morts et 300 blessés dans la rue Pasteur à Buenos Aires, le 18 juillet 1994.
(13) Deux des chefs de la Dictature.
(14) Allusion à la visite du 5 novembre 2014 (voir mon article du lendemain).