Comme tous les ans ou presque, Miguel
Rep a régalé ce matin les lecteurs de Página/12 d'un clin d'œil
historique avec cette vignette qui évoque la Buenos Aires
révolutionnaire de mai 1810. Le 22 mai, dans la salle capitulaire du
Cabildo de Buenos Aires, les notables de la ville (1), réunis à la
demande du vice-roi, contraint et forcé de consulter la population,
avaient institué un gouvernement collégial dont l'amiral Baltasar
Cisneros, le dernier vice-roi en exercice, avait réussi à obtenir
la présidence. Le 25, le peuple, qui ne l'entendait pas de cette
oreille, allait réclamer l'abolition définitive et sans ambiguïté
de la vice-royauté en chassant Cisneros du collège gouvernemental,
au bénéfice du nouveau corps révolutionnaire qui est passé dans
l'histoire sous le nom de Primera Junta : neuf membres de
différentes sensibilités politiques, pour représenter
équitablement la ville, à défaut de l'ensemble du vice-royaume du
Río de la Plata, qui refusait en majorité de prêter serment au
Conseil de Régence installé en janvier à Cadix pour soutenir la
lutte de l'Espagne contre l'invasion française, conduite par Joseph
Bonaparte au nom de son frère.
Bien entendu, Rep n'a retenu dans son
dessin que les noms des révolutionnaires qui sont classés
indiscutablement à gauche : Mariano Moreno, Manuel Belgrano et
Juan José Castelli, qui devaient tous les trois être nommés
membres de la Primera Junta, au cours de cette glorieuse journée
automnale du 25 mai 1810.
Légende :
24 mai 1810 - Chronique nocturne
Au Cabildo, on dort
Chez Castelli, Juan Jo réveillé
Chez Belgrano, Manuel réveillé
Chez Moreno, Mariano réveillé
(traduction © Denise Anne Clavilier)
A Cornelio de Saavedra, qui en fut le président, pas la moindre allusion dans le dessin de Rep, militant de gauche affirmé et confirmé : en Saavedra, on voit d'ordinaire le chef de file du courant conservateur de la révolution, si toutefois on veut bien me passer cet oxymore...
En tout cas, cette année encore, le dessin est particulièrement réussi, vous ne trouvez pas ?
(1) Sous l'Ancien Régime, seuls les
propriétaires fonciers avaient le droit de prendre la parole et de
voter, uniquement en cas d'urgence, dans le cadre d'une consultation
ouverte baptisée cabildo abierto. Ces réunions se passaient dans
les hôtels de ville (cabildo) dont étaient pourvues toutes les
villes de quelque importance. Personne ne vivait au cabildo, à part
dans la partie qui servait de prison, où étaient retenus les
prisonniers et leurs geôliers. La légende du dessin est donc
historiquement faux mais côté image d'Epinal, c'est bien joué tout
de même. Il faut savoir passer à côté de la stricte vérité
historique pour forger les mythes civiques qui fondent les nations.