lundi 19 janvier 2009

Appel d’offres artistique pour un hommage à Astor Piazzolla [actu]

Le Gouvernement de la Ville autonome de Buenos Aires a lancé un appel d’offres public pour un monument qui rendra hommage au compositeur et bandonéoniste Astor Piazzolla (1921-1992).
La sculpture sera érigée esquina Callao y Libertador, située dans le quartier de la Recoleta.

Le lieu a été retenu parce que dans Balada para un loco (Astor Piazzolla - Horacio Ferrer), qui marqua une véritable révolution du tango canción lors de sa création en 1969, le fou dont il est question et qui erre en divagant dans les rues de la Recoleta (le quartier où Horacio Ferrer a ses racines portègnes), fait, dans son délire, une allusion à l’avenue Callao. Ce vers qui appartient à la première strophe chantée (ce tango s’ouvre avec un texte parlé), est devenu à Buenos Aires une espèce de citation-réflexe, une pierre de touche de l’univers culturel, esthétique, émotionnel du Portègne Lambda (et ça se chante, ça ne se dit pas) : "¿No ves que va la luna rodando por Callao?" (Tu ne vois pas que la lune s’en va rôder du côté de Callao). A Buenos Aires, on chante cette phrase aussi absurde qu’évocatrice et mélodieuse comme en France, ou en Belgique et Suisse francophones, on dit "Les sanglots longs des violons de l’automne" (1) ou "Bon appétit messieurs les ministres intègres" (2) ou "...Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu /Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité..." (3).

Cet appel d’offre est lancé par la Comisión Honoraria de Homenaje a Astor Piazzolla, composée de représentants du Ministère de la Culture du Gouvernement de Buenos Aires, d’élus de la Legislatura (parlementaires portègnes) et de la Fundación Astor Piazzolla (sur les destinées de laquelle veille la veuve du compositeur). Le jury sera composé de neufs membres, 3 représentants de la Fundación (déléguées à cette fin par celle-ci), 2 personnalités représentant la Academia Nacional del Tango d’une part et la Direction Générale du Patrimoine et de l’Institut Historique de Buenos Aires, d’autre part, nommées par la Legislatura et de 3 personnalités désignées par le Ministère portègne de la Culture choisies parmi les hauts fonctionnaires territoriaux. Ce jury compte trois femmes.

Les projets doivent être remis entre le 1er et le 11 février prochain, du lundi au vendredi de 10h à 16h exclusivement, à la Direction Générale des Musées de la Ville. Une pré-sélection de projets sera rendue publique le 11 mars et le 15 avril aura lieu l’annonce du résultat définitif.

L’artiste sera responsable de toute la réalisation de l’oeuvre. Le concours a été ouvert le 5 novembre dernier.

Prions pour que l’oeuvre soit belle et digne de l’artiste ainsi honoré. Car on ne peut pas dire que les oeuvres sculpturales généralement retenues à travers ces appels d’offre constituent des hommages véritablement heureux. A Buenos Aires, autant l’art pictural, les murales, les portraits, les plaques fileteadas, donnent souvent des oeuvres très belles et profondément émouvantes, autant la statue de Gardel qu’on voit à l’Abasto, devant la Esquina Carlos Gardel, le buste de Pugliese à Villa Crespo, le Monumento al Tango inauguré il y a un an environ à Puerto Madero ou la Floralis Genérica à la Recoleta sont peu inspirés. La statue de Gardel et le buste de Pugliese sont même franchement ratés : on y cherche en vain une trace, un petit quelque chose qui rappellerait, même de loin, la personnalité de Gardel ou de Pugliese. Pire, sur son buste, Pugliese, que toutes ses photos nous montrent incroyablement souriant, jovial et fraternel, se paye le luxe de vous tirer une trombine que vous vous demandez ce que vous lui avez fait de mal pour qu’il vous regarde comme ça ! En revanche, la statue de Gardel au cimetière de la Chacarita recèle une vraie émotion et la caricature de Pugliese, assis à son piano, avec son énorme paire de bésigles (de la même artiste pourtant) est véritablement touchante et elle est juste au-dessus du buste (où elle a été replacée cet hiver, cf. mon article du 23 juillet 2008 à ce sujet).

Une bonne dose de folie dans les oreilles, ça s’impose pour finir. En attendant de découvrir l’oeuvre sur place plus tard...

Balada para un loco, chanté par Roberto Goyeneche, le créateur de la version masculine, dans l'enregistrement de la création avec l'orchestre d'Astor Piazzolla. (En toute honnêteté, il faut rappeler que Balada para un loco a été créé par Amelita Baltar, la seconde femme d’Astor Piazzolla, avec un texte subtilement mais substantifiquement différent : vous pouvez lire les deux versions sur le site Todo Tango, à la section Letras soit par l’ordre alphabétique soit en allant ouvrir la page d’Horacio Ferrer).

(1) Verso de Chanson d’Automne de Paul Verlaine, le Prince des poètes (1844-1896). Durante la segunda guerra mundial, estas palabras se escucharon en el programa de la BBC hacia los franceses de la resistancia interior. Eran el anuncio del desembarque aliado del 6 de junio del 1944, el D Day, en la costa francesa.
(2) Primer verso del gran parlamento de Ruy Blas (acto III, escena 2) de Victor Hugo (1802-1885)
(3) Dos versos de la estrofa 3 de Le plat pays, canción de Jacques Brel (1929-1978), en homenaje a su país, Belgica. Para los lectores a quienes les interesa saber más de este cantautor genial, acá el enlace al
sitio Web oficial.

Milongas en las Plazas avec Pirincho [à l’affiche]

Milongas en las Plazas (Milongas sur les places) est une initiative de la Ville de Buenos Aires et plus précisément de son Ministère de la Culture, qui possède aussi dans ses attributions les affaires touristiques.

Ce cycle va se déployer sur six vendredis soir dans différents quartiers de Buenos Aires et différents espaces verts de la ville (plaza, en Argentine, c’est une place arbolée. S’il n’y a pas l’ensemble arbres + fleurs + gazon, ce n’est pas une plaza...).

Il s’agira de spectacles de tango (avec des démonstrations de danseurs de renom) couplés à des bals populaires où habitants et touristes pourront danser au son d’orchestres en vivo (en chair et en os) et à des cours ouverts prodigués par des professeurs enseignant dans les écoles de tango du quartier. Le tout gratuitement.

Le cycle a été lancé vendredi 16 janvier, à 21h, avec un hommage à Francisco Canaro (1888-1964), compositeur et chef d’orchestre mythique, astre des années 30 et 40 (et jusque plus tard encore), fabuleusement apprécié par les danseurs de milonga car son rythme est facile à suivre et n’a rien de sorcier (1) : il se caractérise par une même valeur donnée à chacun des quatre temps de la mesure du tango. Le Quinteto Pirincho, une formation qu’il avait fondée en lui donnant son surnom (2), qui n’a bien évidemment aujourd’hui plus grand chose en commun avec le groupe d’origine mais qui se fait fort de conserver vivant ce style orchestral (3), le Quinteto Pirincho était donc la formation qui a eu l’honneur d’inaugurer le cycle au cours d’une soirée qui a eu lieu sur le Bulevar del Monumento al Tango, dans le quartier de Puerto Madero (esquina Azucena Villaflor y Aime Paine). Le spectacle était à la charge d’un artiste du Parakultural, une salle du quartier de San Telmo, Omar Viola, et le couple champion du monde en catégorie Tango Salón, au dernier Mundial del Tango en août 2008, Cristina Sosa et Daniel Nacucchio, se sont livrés à quelques démonstrations (cf. mon article sur le Mundial le 5 septembre 2008).

(1) Ça n’a rien de sorcier, ce n’est pas sorcier (no hay ninguna brujería, no es nada brujo) : no es nada difícil, es muy fácil.
(2) Le pirincho est un oiseau bien connu en Argentine. Il se caractérise par une sorte d’aigrette ébouriffée. Le père de Canaro l’avait surnommé ainsi à sa naissance à cause de l’implantation des cheveux du bébé. Pourtant, de Canaro, on garde surtout l’image d’un homme plutôt dégarni...
(3) Il y a ainsi à Buenos Aires plusieurs orchestres qui se sont spécialisés dans un rôle de conservation. Color Tango joue à la Pugliese, Los Reyes del Tango joue à la D’Arienzo, Quinteto Pirincho joue à la Canaro, etc... La démarche ne doit pas être confondue avec celle de la Orquesta Escuela de Tango Emilio Balcarce. Celle-ci conserve tous les styles des grands orchestres historiques (Pugliese, Di Sarli, D’Arienzo, Troilo, Piazzolla) mais dans une optique de transmission esthétique, technique et culturelle. Les musiciens y passent sans cesse d’un style à un autre, en répétition comme en concert, ce qui lui éloigne tout risque de sclérose ou d’absence d’une originalité propre, d’autant que les instrumentistes n’intègrent cette formation que pour quelques années, le temps d’apprendre, avant de voler de ses propres ailes, alors que les encadrants appartiennent tous à leur propre formation et sont eux-mêmes des compositeurs et des arrangeurs originaux (Néstor Marconi et Emilio Balcarce avant lui, Ignacio Varchausky, Ariel Ramirez...)

Nouvelles vidéos de Jacqueline Sigaut [à l’affiche]

La chanteuse 100% portègne Jacqueline Sigaut vient de publier sur Youtube deux nouvelles vidéos dans lesquelles elle chante des morceaux de son prochain disque (dont elle achève en ce moment le mixage).
Dans ces deux clips télévisuels, elle est accompagnée à la guitare par le Maestro Raúl Luzzi (elle dit, elle, "Troesma" : maestro en verlan. Signe de respect et d’affection).

En voici les liens :
Recalada (havre de paix), de Alejandro Szwarcman et Néstor Basurto.
Aletear (battre des ailes), du père de du guitariste lui-même.



Ces deux vidéos reprennent sa participation du 29 août dernier à l’émission multi-diffusée de Nolo Correa, Por el tango, qui passe sur la chaîne payante, disponible sur Internet, Solo Tango (le vendredi, le dimanche, le lundi et le jeudi).

Le prochain disque de Jacqueline, Por que quiero, doit sortir dans ce début d’année. Elle-même m’en informera prochainement. Ses précédents disques, trois en tout, sont présentés sur son site.

Le Maestro Raúl Luzzi est un guitariste. C’est aussi un compositeur de tango et vous pouvez découvrir sa musique sur son site et sur sa page MySpace. Il est l’auteur de plusieurs arrangements de tangos classiques. Il a accompagné El Polaco Roberto Goyeneche, dans Sur, le film de Pino Solanas, où le grand chanteur a créé le magnifique Vuelvo al sur d’Astor Piazzolla (musique) et Fernando "Pino" Solanas (pour les paroles - magnifiques).

L’émission Por el Tango a elle-même son site. Vous pouvez aller y écouter (et voir) de nombreux extraits des émissions passées. Vous pouvez même télécharger différents passages en MP3, notamment avec les poètes Horacio Ferrer (43 secondes) et Raimundo Rosales (2 mn 22), les compositeurs Raúl Garello (3 mn 14) et Juan Carlos Cáceres (1 mn 57), la grande chanteuse María Volonté (4 mn 22), pour n’en citer que quelques uns...

Vendredi dernier, Nolo Correa recevait le peintre, écrivain et compositeur uruguayen Carlos Paez Vilaro, à qui l’on doit une des belles mosaïques évocatrices de Carlos Gardel à la station de métro homonyme (située au pied de l’Abasto, à Buenos Aires) et un grand nombre de très beaux candombes...

Un artiste complet à découvrir sur son propre site (voir les liens, dans la colonne de droite, en partie basse, sous l’intitulé Les artistes plastiques).

Marcela Bublik s’affiche sur My Space [à l’affiche]

La chanteuse et poétesse (et également compositrice mais de quelques uns de ses tangos seulement) Marcela Bublik a récemment ouvert sa page My Space où vous pouvez aller l’écouter avant de vous procurer ses disques...

Vous pouviez déjà télécharger des extraits de ses albums, sous forme de documents MP3, sur son site, présent dans la liste des liens dans la colonne de droite de Barrio de Tango (partie inférieure, sous l’intitulé Ecouter).

Voici le lien à sa page My space.

Vous pouvez aussi vous reporter à l’article du 11 septembre 2008 que j’avais illustré de quelques uns de ses vers. Il s’agit d’un article sur une annonce d’identification de personnes enlevées en bas âge, illustré d’un bref extrait (en version bilingue) de Soy, un tango écrit par Marcela en hommage à tous les enfants arrachés par la Dictature à leur famille légitime et donc privés de leur identité véritable, spoliés de leur histoire. En 2004, Soy a obtenu le premier prix du concours de textes tango (letras de tango) Tango por la identidad (Tango pour l’identité), un concours organisé cette année-là par l’Association Abuelas de Plaza de Mayo (Grands-Mères de la Place de Mai). La musique de Soy est signée du Maestro Raúl Garello.

Soy a été traduit en français et en intégralité par Solange Bazely, dans le n° 17 (octobre-novembre-décembre 2008, p 38) de la revue Toutango (cette revue trimestrielle est éditée à Montpellier et s’adresse au public des danseurs de tango en pays francophone, elle dispose aussi d’un site internet, que vous trouvez dans la colonne de droite, à la section Eh bien, dansez maintenant !. On peut aller y glaner toutes les informations disponibles sur l’actualité du tango-baile en France et plus généralement en Europe et même au-delà : le Liban en ce moment !).

Buenos Aires Plage [Actu]

Affiche officielle (source : site de la Ville de Buenos Aires)



Bertrand Delanoë et son Paris-Plage viennent de faire un nouvel émule. Non contents d’avoir fait germer des plages urbaines dans bon nombre de villes de France et de Navarre (1) -et d’Europe- ils viennent de frapper dans l’hémisphère sud. Depuis vendredi dernier, Buenos Aires dispose pour le reste des vacances d’été de deux espaces couverts de sable (areneros) et ça s’appelle bel et bien Buenos Aires Playa. Mauricio Macri est un copieur !!!!!

C’est lui qui a d’ailleurs inauguré l’un de ces deux espaces récréatifs temporaires que le Gouvernement de la ville de Buenos Aires a conçus pour les Portègnes qui n’ont pas les moyens d’aller voir la mer, à Mar del Plata ou à Bahía Blanca, ou à Montevideo chez les voisins uruguayens. Le Chef du Gouvernement portègne s’est promené sur cette fausse plage du quartier Nuñez et a essayé les transats installés à l’ombre de quelques parasols, la tête protégée par une casquette de toile jaune marquée du logo de l’opération.

Mauricio Macri (photo de Guillermo Viana pour le GCBA).


Les deux plages sont installées d’une part dans le quartier de Nuñez qui se situe dans le nord ouest de la ville, le long du Río de la Plata (dont la plage, d’un seul tenant, est séparée par un parapet), et à Parque Roca, dans le sud de la ville, au bord d’une lagune (en trois plages distinctes, dont une circulaire). Dans les deux cas, la baignade est formellement interdite, l’eau est beaucoup trop polluée pour qu’un être humain y risque le moindre doigt de pied. Pour compenser (il fait vraiment chaud, à cette époque de l’année, à Buenos Aires, et d’une chaleur humide, étouffante, très incommode), le gouvernement portègne a fait installer des douches...

Buenos Aires Playa est ouverte au public gratuitement du mardi au dimanche, de 10h à 20h jusqu’à la fin du mois de février (2). On peut même emprunter des livres de contes tout public, pour lire dans un transat. L’opération a coûté 2,5 millions de pesos, indique Página/12, un quotidien très militant et très à gauche, donc férocement opposé à l’actuel Gouvernement de la Ville (libéral) et qui a publié le 16 janvier un article mi-figue mi-raisin sur l’événement (difficile de critiquer abruptement cette opération qui apporte quelques distractions aux moins nantis mais tout aussi impossible à valider, puisque Página/12 a pris fait et cause pour les enseignants dans le conflit salarial qui les a opposés à Mauricio Macri de septembre à décembre et où le Gouvernement de Buenos Aires a toujours refusé de leur donner la moindre satisfaction en invoquant le manque d’argent disponible à cette fin....)

Et pour ceux que ça amuse (c’est mon cas), depuis le début de l’année, le dessinateur Miguel Rep déroule tous les jours, au pied de la page d’accueil du site de Página/12, un feuilleton sur la naissance d’un bébé : ça a commencé avec une petite fille pompant l’air à ses parents pour avoir un petit frère ou une petite soeur, et on en est à présent à la formation de l’embryon (stade des cellules souches).
Blague à part et puisque de ce côté-ci de l’équateur, on est en pleine année scolaire (año lectivo), j’invite tous les collégiens et lycéens qui voudraient épater leurs copains (et surtout leurs profs) en faisant directement en espagnol leur exposé de biologie à aller collectionner les épisodes de cette bd : tout le vocabulaire scientifique s’y trouve... Ça vaut C’est pas sorcier et ça comporte la même dose de rigolade. En français, en guise d’illustration sonore vous pourrez passer la chanson des Frères Jacques, 300 millions (de Ricet Barrier et Bernard Lelou, dans l'album Les Fesses, enregistrement en public à la Comédie des Champs Elysées en 1975). C’est le 20/20 assuré devant toute la classe qui vous écoutera bouche bée... Pour reconstituer l’histoire depuis le début, cliquez sur la petite flèche pointant vers la gauche en dessous du titre du journal : vous remonterez le temps d’édition du jour en édition du jour).

(cliquez sur l'image pour la voie en pleine résolution)

Bienvenue dans l’utérus. Vous vous trouvez désormais confortablement installé dans l’endomètre.
Sous peu, vous vous transformerez en embryon. D’ici là, vous pouvez occuper le temps pour accomplir quelques formalités. A côté de vous, vous trouverez une déclaration sur l’honneur concernant les données génétiques. Remplissez-la. Vous avez aussi des revues et des livres pour vous distraire.
Je dois vous informer qu’il va y avoir du changement. A partir de maintenant et dorénavant, vous cesserez de vous appeler ovule. Et dans un moment vous serez libéré de la couche protectrice qui vous recouvre. - Ce sera quoi, mon nouveau prénom ?
Blastocyte. - J’aime pas. Ça ne colle pas avec mon patronyme...
(Traduction : Denise Anne Clavilier)

(1) de France et de Navarre : es decir "de toda Francia”. Nacio este giro durante el Renacimiento cuando Navarra (la parte francesa de esta región) se agregó brutalmente al reino galo al asumir Enrique, Rey de Navarra, como Henri IV, roi de France et de Navarre.
(2) La rentrée des classes argentine (et uruguayenne) a lieu au tout début du mois de mars.

mercredi 14 janvier 2009

Homenaje al Rey del Compás

Aujourd'hui, c'est l'anniversaire du décès de Juan D'Arienzo, surnommé en son temps le roi de la mesure (el compás, c'est la mesure au sens musical du terme, l'unité rythmique d'un morceau). Ce surnom est souvent traduit en Roi du Rythme. Juan D'Arienzo, né le 14 décembre 1900, est décédé le 14 janvier 1976 à Buenos Aires.

Il fut longtemps, de 1936 à 1958, le musicien vedette du célèbre cabaret Chantecler, situé à l'angle de Corrientes et Paraná. En 1958, le Chantecler ferma et fut démoli. Sa destruction inspira à Enrique Cadícamo un très joli tango bien nostalgique. C'est l'aboyeur du Chantecler, Príncipe Cubano, qui composa El Rey del Compás, pour rendre hommage à la grande vedette auquel le cabaret devait sa prospérité et son succès public. Tango que D'Arienzo se fit un plaisir d'enregistrer comme vous pouvez l'entendre ici...

Aujourd'hui, à la place qu'occupait autrefois le Chantecler, se dresse un immeuble dont l'âme brille par son absence et sur lequel une plaque, placée très haut, presque à la hauteur du premier étage et donc difficilement lisible, rend néanmoins un hommage au compositeur, chef et arrangeur auquel on doit le renouveau du tango après la mort de Gardel (24 juin 1935).

En 1936-1937, en pleine Decadá Infame, une période particulièrement noire dans l'histoire de l'Argentine, où se succédèrent des gouvernements inconstitutionnels asservis aux intérêts économiques du Royaume-Uni puis des Etats-Unis, à Buenos Aires, on dansait le fox-trot. Et puis voilà que le pianiste Rodolfo Biagi (le compositeur de Campo Afuera entre autres) intégra l'orchestre de Juan D'Arienzo et y introduisit un rythme allegro vivace qui plut de suite au public. D'Arienzo, en bête de scène qu'il était, s'empara aussitôt de l'idée et en 1937, créa, dans cette nouvelle optique, une nouvelle version de La Cumparsita, qui connut un tel succès que ce morceau s'imposa peu à peu comme le tango final rituel de toute bonne milonga.
La voici ici dans la version enregistrée par Juan D'Arienzo en 1963.

Juan D'Arienzo, fort critiqué et peu apprécié en général par les musiciens qui le trouve pauvre et répétitif, l'un des rares musiciens apolitiques (1) figurant parmi les grands noms historiques du genre, est aussi l'un des chefs préférés des danseurs en milonga et des professeurs de tango un peu partout dans le monde, car il s'était fait une spécialité d'un rythme vif et joyeux (même quand le texte expose les pires mélodrames), très entraînant et fort agréable à danser. Si vous voulez voir du D'Arienzo interprété en toute authenticité, allez à la Feria de San Telmo un dimanche, chercher du regard le café Plaza Dorrego, l'un des nombreux Bares Notables du quartier, et admirer les prouesses chorégraphiques de mes amis Osvaldo et Pochi Boó, un couple adorable qui danse, sur un minuscule bout de planche en guise de piste (2) un bon vieux style canyengue (faubourien) des familles avec une intériorité et une concentration exceptionnelles...
Cette photo d'eux, avec le disque de D'Arienzo et les lunettes d'Osvaldo au premier plan, je l'ai prise en août 2007 (en plein hiver) et je l'aime beaucoup, parce qu'on voit bien que lui m'avait repérée en train de les photographier et il s'en souvenait encore, cette année, quand je suis venue leur parler d'un projet de livre dont j'aimerais qu'ils soient.
Je vais tenter de profiter de cette période de vacances estivales australes pour rédiger enfin l'article que je souhaite leur consacrer depuis mon dernier séjour dans la capitale argentine...

(1) en fait pas de gauche. La plupart des artistes de tango sont d'une sensibilité que nous classerions plutôt à gauche, même si ces notions ne recouvrent pas en Argentine les mêmes choses qu'en Europe.
(2) Il faut pouvoir danser sur une seule dalle, c'est la règle, rappelle Pochi.

ADN Tango : lien dans la colonne de droite [radio]


Profitant d’une petite mise à jour du cours du peso, j'ai ajouté aujourd'hui dans la partie basse de la colonne de droite un lien avec ADN Tango, l’émission qu’anime Claudio Tagini, sur Radio Sentidos, tous les jeudis à 18h (heure de Buenos Aires. Ajouter 3 heures en hiver septentrional et 5 heures en été pour avoir l’heure d’Europe occidentale, dite CET).

Radio Sentidos est un media audio qui émet uniquement par Internet. Vous pouvez écouter l’émission en direct ou en différé, toute la semaine 24h/24 (en cliquant sur la mention "último programa"), jusqu’à ce que la suivante la remplace.

Après ADN Tango, à 19h, Claudio Tagini enchaîne sur son autre émission, d’une heure également, sur les grands acteurs de la culture dans les quartiers de Buenos Aires : Protagonistas de la cultura barrial.

Une excellente façon de se faire l’oreille et le cerveau au portègne, cet espagnol qui n’en est pas un...

L'animateur est le fils d’un excellent auteur-compositeur (et chanteur) de tango des années 20 et 30, Armando Tagini, un enfant de l'Abasto dont l'inscription de ses tangos au répertoire de Carlos Gardel, lui aussi de ce même quartier de Buenos Aires, fut ainsi facilitée.

jeudi 8 janvier 2009

Barrio de Tango, l’été....

Voilà, c’est l’été, Barrio de Tango va gentiment entrer en hibernation pendant deux mois.

De temps en temps, il ouvrira une paupière, histoire de voir ce qui se passe dehors, mais il ne reprendra un rythme plus habituel que vers mars, avec la rentrée des classes australes.

D’ici là, tout le monde est à la plage. Mar del Plata est bondée ! Même pas la peine d’essayer de déposer deux centimètres carrés de serviette sur la plage, pourtant immense... Il y a quelques malheureux qui restent anclaos (1) en Buenos Aires pour terminer l’enregistrement de leur prochain disque (dont je vous donnerai des nouvelles le moment venu).

Et bibi (2), ici, en Europe, va profiter de ces deux mois pour travailler d’arrache-pied. Il faut terminer de bâtir une anthologie papier (thématique et cohérente, tant qu’à faire !) qui tienne en 150 pages (aïe, aïe, aïe ! ça veut dire 150 choix cornéliens entre 36 choses aussi passionnantes les uns que les autres à chaque fois !). L’ouvrage doit paraître en 2010 lors de l’année du Bicentenaire de l’Argentine comme numéro spécial d'une très belle revue de poésie et de culture française.
Sans oublier le dernier coup de peigne à donner à un autre manuscrit, plus gros mais terminé depuis belle lurette (3), pour qu'il passe au logiciel de l'éditeur définitif. Les deux parlent de... tango (comment aviez-vous deviné ?).

(1) anclado (apocopé en anclao) : à l’ancre, coincé, bloqué. Titre d’un tango de Guillermo Barbieri et Enrique Cadícamo pour Carlos Gardel : Anclao en París.
(2) Bibi en el habla popular de París y más allá el de Francia se dice de uno mismo (o una misma, no importa el sexo). En argot, se dice mézigue (cézigue para la tercera persona. No se dice en segunda). En argot también podemos decir Ma pomme (ta pomme, sa pomme, en 2da y 3ra persona singular) pero el uso de esas voces es muy complicado. No se usan como sujetos directos sino por medio de una proposición relativa con el verbo en 3ra persona singular : c’est ma pomme (mézigue) qui va s’y coller (tengo que aguantarlo).
(3) Il y a belle lurette (francés popular): hace largo tiempo.

Con Pichuco hasta siempre... Les voeux de Francisco Torné



Francisco Torné est le fondateur et directeur du label discographique Pichuco Records et du site internet officiel sur Aníbal Troilo, qui n'était autre que l'époux de sa grand-mère, Doña Zita.

Jolie carte de voeux qui renvoie à Pichuco dont vous pouvez écouter la musique sur le site. A visiter de toute urgence...

Pichuco (1914-1975), el Mayor bandoneón de Buenos Aires (le plus grand bandonéon de Buenos Aires) comme l'avait surnommé son ami le poète Julián Centeya (1910-1974), ici interprétant l'un des ses plus grands chefs d'oeuvre, composé sur des vers de cet autre immense ami, Homero Manzi (1907-1951), son presque frère : Barrio de Tango...

mercredi 7 janvier 2009

Homenaje a Carlos Di Sarli



Aujourd’hui, 7 janvier, le Maestro Carlos Di Sarli aurait eu 106 ans.

Ce très grand pianiste et formidable compositeur qui brilla dès la fin des années 20 et jusqu’à la fin des années 50 était en effet né le 7 janvier 1903 à Bahía Blanca (où il a été baptisé sous le nom de Cayetano) et il est décédé à Buenos Aires, le 12 janvier 1960, épuisé par la maladie. Il est enterré dans le carré des personnalités du cimetière de la Chacarita dans la capitale argentine, non loin de Pichuco, de Pugliese, de Quinquela Martin... Sa tombe y est à l’image de sa vie et de sa personnalité : discrète. Il faut la chercher pour la trouver.

De son vivant, Carlos Di Sarli était surnommé el Señor del Tango (le Grand Monsieur du Tango). A l’un de ses chanteurs, Alberto Podestá, qu’il était allé débaucher un soir de chez Miguel Caló en 1942, il a laissé aujourd’hui encore le souvenir d’un grand maître très simple et d’un des plus grands pianistes que le tango ait eu (avec Horacio Salgán, estime le grand chanteur, interprétant ici Volver a vernos, dirigé par Carlos Di Sarli en 1942).

Pour lui rendre hommage en ce jour anniversaire, nous pouvons écouter une milonga fort connue de lui, Porteño y bailarín (portègne et danseur ! le portrait du titi portègne). Ici, une version ultra-connue avec le chanteur Jorge Durán en 1945.

mardi 6 janvier 2009

Le tango est de retour à Villa Urquiza et Cucuza passe sur Radio Sentidos [à l’affiche]



El Tango vuelve al Barrio : les lecteurs assidus de Barrio de Tango connaissent déjà le nom de ce cycle de soirées musicales organisées par le chanteur Cucuza (Hernán Castiello) et le guitariste Moscato (Maximiliano Luna), à la pizzeria El Faro (fondée en 1931, c'est marqué dessous), de la esquina Constituyentes y La Pampa (dans le quartier de... Villa Urquiza : c’est écrit dans le titre).

Le cycle reprend dès ce vendredi, à 21h30, après l’interruption des fêtes.

Cette fois-ci, Cucuza et Moscato auront trois invitées, les chanteuses Viviana Scarlassa (qui est aussi actrice, chanteuse soliste et chanteuse d’orchestre, celui de China Cruel), Analía Sirio et Marilina Mozzoni.
Entrée 18 $ (ça n’a pas changé par rapport à l’année dernière).

Pour connaître la suite de la programmation cet été à El Faro (en espagnol), le numéro de téléphone de ce café-restaurant (en local) est le 4573-3055 (ajoutez le 54 11 si vous téléphonez depuis l’étranger, ou le 11 si vous n’êtes pas dans la zone de Buenos Aires). Vous pouvez aussi vous renseigner par mail (du moment que c’est en espagnol) : eltangovuelvealbarrio@gmail.com.


De plus, Cucuza me fait savoir que le jeudi 8 janvier, il passera en direct sur les ondes de Radio Sentidos, en tant qu’auteur, compositeur et interprète, dans ADN Tango, une émission animée par le journaliste et conférencier Claudio Tagini, lui-même fils d’un letrista de tango assez renommé, Armando José María Tagini (1906-1962) auteur entre autres de Misa de Once (Messe de 11 heures, dont j’ai traduit quelques lignes dans un article du mois d’août dernier), Marioneta, La Gayola (le gnouf), Menta y cedrón (Menthe et cédratier). Cette émission est soutenue par ProyectoTango, une association qui souhaite développer le tango dans les familles, dans les foyers, chez les particuliers, le soutenir comme art présent au quotidien, jusqu’au sein de la maison (donc pas seulement dans les lieux publics, quelques intimistes et authentiques et conviviaux qu’ils puissent être).

Radio Sentidos émet 24h sur 24 sur Internet. L’émission (dont voici la page Internet) passe à 18h (heure locale). Il suffit d’ajouter trois heures à l’heure d’été de Buenos Aires pour obtenir l’heure d’hiver de Paris-Bruxelles-Lausanne-Madrid.

ADN Tango dure une heure et Claudio Tagini enchaîne ensuite sur une autre émission au thème très proche : Protagonistas de la cultura barrial (acteurs clés de la culture de nos quartiers).

Chaque numéro de chaque émission est écoutable sur le site pendant une semaine sur la page qui lui est consacrée. Il vous suffit de cliquer sur la paire d’écouteurs marquée Último Programa (dernier numéro). Ainsi donc, même si vous ne pouvez pas écouter Cucuza jeudi à 21h (je sais, c’est énervant, je suis dans ce cas), vous pourrez le faire plus tard dans la semaine.

Et vous voulez écouter Cucuza tout de suite, avant, sans attendre jeudi, il suffit de visiter sa page My Space.
Ajout du 9 janvier 2009 : lire aussi Noches a puro tango, l’interview de Cucuza par Carlos Bevilacqua publiée par Página/12 dans son édition du 9 janvier 2009 en cliquant sur ce lien.

Les évenements à venir durant l'été [à l'affiche]

Comme tous les ans, le Carnaval de Buenos Aires (Carnaval Porteño) se déploiera sur les 3 premières semaines de février. Pour des raisons de comodité urbaine et pour l’exploitation touristique de l’événement, ce Carnaval, déclaré d'Intérêt culturel il y a quelques années par le Gouvernement de la Ville Autonome de Buenos Aires, a été décorellé de la date variable du Mercredi des Cendres pour être tout entier inclus dans la période des vacances scolaires d'été. Cette année, les Cendres tombant le 25 février, le Carnaval continuera peut-être pendant le Carême.
Lien avec la page Carnaval sur le portail de BsAs.

Le Carnaval de Montevideo aura lieu, quant à lui, du 3 au 16 février 2009.
Lien avec la page 2009 du Carnaval de Montevideo.

Des Carnavals existent partout dans toutes les agglomérations, grandes et petites, de la région, à des dates sensiblement similaires et sur des durées variables.

3ème grand événement, mais d’une autre nature : La Cumbre Mundial del Tango (Sommet Mondial du Tango) à San Carlos de Bariloche (en Patagonie) se tiendra du 5 au 13 mars 2009. Il va réunir de nombreuses artistes, producteurs, éditeurs, directeurs de théâtre et de centres culturels dans la station de ski la plus réputées d’Argentine à la fin de l’automne. On en parle comme d’une petite Suisse Argentine. Et il est vrai que les chocolats de Bariloche sont réputés à juste titre (ceci dit, tous les chocolats du monde sont les meilleurs, du moment qu’ils sont faits avec le coeur).

Cette semaine même, en Argentine comme en Uruguay, ont lieu les Carnavales de Reyes, plus courts que ceux qui précédent le Carême (quelques jours seulement), mais très festifs eux aussi.

A cette occasion, Montevideo a interdit plusieurs de ses rues à la circulation automobile, les bus sont détournés et tutti quanti, depuis hier lundi 5 janvier et jusqu’au jeudi 8 inclus. Il faut des artères libres pour laisser passer les défilés des Rois Mages, avec leurs chameaux, leurs équipages chamarrés et toute leur cour aussi exotique que possible, le tout en fonction des ressources financières et de l’imagination matérielle des organisateurs du défilé (el corso).
Des défilés similaires ont lieu aussi en Espagne mais aujourd’hui seulement (le 6 janvier) et avec un moindre degré dans la luxuriance et les déguisements (il est vrai aussi qu’il y a d’autres fêtes à défilé en Espagne : Moros y Cristianos sur la côte méditérannéenne, Semana Santa partout sur toute la péninsule...).
Sous les tropiques, en Guyane française, les deux Carnavals ont de fait fusionné en un seul qui commence à l’Epiphanie et se termine sur la gigantesque fête des 3 jours gras et fériés (dimanche, lundi et mardi gras, du 22 au 24 février cette année).

Le Carnaval est arrivé en Amérique du Sud sur les pas des Espagnols (et des Portugais), comme une coutume chrétienne - qu’il n’est pas. Tout au contraire. Avec la fête irlandaise d’Halloween, qui se fête le 31 octobre, vieille fête celtique 100% pré-chrétienne, le Carnaval est la seule fête païenne à être arrivée jusqu’à nous sans avoir été intégrée et digérée puis revêtue d’habits chrétiens avec éléments liturgiques à la clé (1). Le carnaval est en fait la forme actuelle post-romaine d’une très ancienne fête qui est attestée dès les premiers temps de la Rome antique pendant laquelle durant 2 ou 3 jours l’ordre social ordinaire était suspendu, voire renversé, quelques jours où les femmes pouvaient accéder à une existence publique et se montrer à l’extérieur de leur maison, où les esclaves pouvaient manquer de respect à leurs maîtres, où le soldat répondre à ses officiers... Dans la société esclavagiste qui s’installa dans le Nouveau Monde dès l’arrivée des Européens, le Carnaval fut l’une des rares coutumes européennes profondément adoptées par les esclaves qui trouvaient dans ces réjouissances le moyen d’échapper momentanément à l’humiliation et à la dureté de leur servitude. Ces hommes et ces femmes venaient la plupart du temps de l’ouest africain, c’étaient des prisonniers de guerres locales ou des sujets que leur roi avaient vendus aux Européens. Ils étaient à leur arrivée en Amérique plus ou moins christianisés (quelques uns furent baptisés), sous la contrainte, ne serait-ce que celle de la servitude, par leurs propriétaires, dans un Empire surveillé par l’Inquisition espagnole, une inquisition plus politique que religieuse. Instituée au début pour traquer les pratiques juives et musulmanes clandestines, strictement interdites sur l’ensemble des terres du Roi d’Espagne à la fin du 15ème siècle (2), l’Inquisition a très vite étendu sa traque (toujours pour atteindre des buts politiques d’unification religieuse absolue) à toute pratique déviante, donc réputée démoniaque et à laquelle bien entendu les rituels animistes des Africains ne pouvaient qu’être assimilés. Buenos Aires a même vu s’installer chez elle un Grand Inquisiteur en 1776, lorsqu’elle a été élevée au rang de capitale du Vice-Royaume des Provinces du Río de la Plata. Et un Grand Inquisiteur fut aussi l’un des tout premiers symboles de l’Empire colonial à être renvoyé d’où il venait dès 1810, dans la grande vague de libéralisme politique qui fondait la Revolución de Mayo (25 mai 1810).

Le temps qui précède le Carême et son jeûne de viande est longtemps resté en Europe celui où l’on faisait bombance pour épuiser (et ne pas laisser perdre) les dernières ressources de viande salée conservées depuis l’automne (principalement du lard, qui servait à assaisonner les plats de légumes et légumineuses qui constituaient l’essentiel du régime alimentaire d’une population très majoritairement paysanne).

Dans le Nouveau Monde et particulièrement dans les villes ou les campagnes agraires (comme le sont les régions de Buenos Aires et de Montevideo), le sort des esclaves était moins rude que dans les mines du Potosí ou n’importe quel autre chantier de travaux de force où il n’y avait pas vraiment de Carnaval mais seulement des mineurs et des garde-chiourmes.
Au bord du Río de la Plata, donc, le renversement des valeurs sociales, le cortège de déguisements, de danses et de musique qui caractèrisent le Carnaval a pris le dessus sur les dimensions alimentaires car c’était l’un des rares moments de l’année où les Africains et esclaves fils d’esclaves pouvaient, sous prétexte de déguisement, renouer avec leurs racines culturelles, avec leurs rites ancestraux, pratiquer leurs musiques et leurs danses toutes porteuses de significations animistes et vivre pour quelques temps dans l’année leur dignité d’homme. Du coup, le Carnaval s’est étendu en durée sur plusieurs semaines, d’autant que dans l’hémisphère sud, cette période est celle de l’été, avec des jours longs, des températures clémentes (voire des vagues de chaleur à Buenos Aires) et une abondance de nourriture fraîche : fruits, légumes, lait, oeufs et même viande, qui n’a jamais manqué en Argentine ou en Uruguay qui furent les grands pourvoyeurs de cuir des Armées espagnoles (et Dieu sait si la cavalerie et l’artillerie des 16e, 17e et 18e siècles étaient consommatrices de cuir !).

Le Carnaval de Reyes a pris de l’ampleur dans le sous-continent pour les mêmes raisons. Et par un phénomène de syncrétisme très puissant, aussi important en Argentine et en Uruguay qu’au Brésil (où ce phénomène est davantage connu, à cause du Carnaval de Rio), ces deux époques festives de défilés et de déguisements ont donné naissance à une foule de personnages, d’archétypes (et de costumes) directement issus de la culture africaine et tant bien que mal grimés, sous l’oeil vigilants des inquisiteurs, en figures traditionnelles de l’iconographie christiano-européenne (angelots, chérubins, pages, fous et surtout diablotins), dans des profusions de couleurs, qui étaient parfois des signes de reconnaissance pour les noirs (car les inquisiteurs n’y voyaient que du feu).
Aujourd’hui, pendant le Carnaval, chaque quartier a ses couleurs et son type de costume, chaque comparsa (groupe de défilé, de musique) a sa mélodie emblématique, son rythme et son style de marche, ses types de tambours etc. Le temps de carnaval est aussi un temps de bals populaires, de kermesse, de convivialité vécue sur la place publique. D’où le grand attrait touristique qu’il représente.

A Buenos Aires, le carnaval tel qu’il existe aujourd’hui date de 1869. Il est donc sous sa forme actuelle antérieur à la grande vague d’immigration qui a démarré quelques années plus tard, vers 1875-1880.

(1) contrairement à Noël, à la Chandeleur, à la St Jean Baptiste, à l’Assomption, à la Toussaint, dont les dates ont été choisies pour faire mémoire de certaines éléments de la foi chrétienne sans que la situation dans l’année et le cycle des saisons de la célébration n’en soit fixée par les Ecritures contrairement au cycle de Pâques-Pentecôte, scripturairement très précis et non théologiquement modifiable. Ces fêtes vinrent donc dans les premiers siècles de l’ère chrétienne occuper peu à peu diverses dates bien ancrées dans les moeurs de l’Empire Romain auxquelles elles se substituèrent progressivement au fur et à mesure que la signification païenne des anciennes festivités s’effaçait des mémoires ou des coeurs. De la même manière, de nos jours, Noël demeure une grande date festive, marquée par une grosse activité commerciale et des concours de ripaille, et alors qu’elle commence même à s’étendre, comme fête des cadeaux et des illuminations, au-delà de la zone chrétienne (en Chine, au Japon...), elle se vide de plus en plus de sa dimension chrétienne, du moins parmi la population européenne qui en fait, dans sa majorité, autre chose.
(2) Le Roi d’Espagne ne se servit jamais de ses possessions d’outre-mer comme d’un déversoir pour les indésirables de la Péninsule. Les indésirables étaient chassés (ou arrêtés et mis à mort, notamment les juifs convertis convaincus de judaïser en secret ou les musulmans convaincus eux aussi de trahir leur baptême forcé). Les criminels de droit commun, quant à eux, devenaient des galériens quand ils échappaient à l’exécution.
A l’inverse de l’Angleterre (et un peu de la France aussi) qui fit de ses territoires d’Amérique du Nord (puis d’Australie) une espèce de sanctuaire où les indésirables, adeptes de certaines obédiences religieuses rebelles à l’ordre anglican mais aussi anciens bagnards, filles perdues, asociaux divers et variés, pouvaient partir s’installer du moment qu’ils débarrassaient le plancher insulaire et cessaient de compromettre la monarchie dans ses rôles temporel ou spirituel (de chef des Eglises locales). D’où aux Etats-Unis et, à un moindre degré, au Canada et en Australie, une immigration très communautariste et fort peu individuelle : les puritains du Mayflower, les méthodistes, les baptistes..., puis après l’Indépendance, l’organisation par communauté nationale des nouveaux arrivants.
Alors qu’en Argentine, l’immigration fut d’abord une immigration espagnole assez uniforme qui se métissa certes quelque peu avec les Indiennes dans les couches populaires puis après l’Indépendance ce fut une immigration individuelle, essentiellement masculine pendant les premières décennies de la grande vague migratoire de 1880-1930, et qui donna lieu à un authentique brassage culturel afro-pan-européen dont témoignent la gastronomie et la musique populaire, en particulier le tango argentin et le candombe uruguayen (voir l’article de Barrio de Tango sur les villancicos et le menu du réveillon ou celui que j’ai consacré au panier de la ménagère en septembre). Il n’y a pas en Argentine ce melting-pot à la nord-américaine qui est en fait une mosaïque de quartiers ethniques posés les uns à côté des autres : italien, juif, russe, noir, chinois, latino, irlandais, et même des quartiers français qui se sont maintenus dans quelques villes de Louisiane...

lundi 5 janvier 2009

Noche de Reyes

Cette nuit, tous les enfants d'Amérique Latine sont très excités. Demain au réveil, ils trouveront au pied du sapin les cadeaux que les Rois Mages leur auront apporté (s'ils ont été sages, comme de bien entendu).

Cette tradition, très importante aux bords du Rio de la Plata, a donné naissance à de nombreux morceaux appartenant à la famille musicale du tango. Vous trouverez trace de cette tradition dans des oeuvres aussi variées que Chiquilín de Bachín (Piazzolla-Ferrer), 6 de enero (Galluci-Yiso), Noche de Reyes (Maffia-Curdi), ou cette milonga candombe écrite par Homero Manzi, composée par Sebastián Piana et créée par Aníbal Troilo : Papá Baltazar (1).


Il s'agit d'une berceuse qu'une maman (ou un papa) chante à son enfant pour l'endormir, dans une famille noire, un soir de 5 janvier. La tradition, qui n'a rien à voir avec les données évangéliques, veut que Balthazar soit le mage qui représente les Noirs. En Espagne, Baltasar (selon l'orthographe hispanique) est représenté comme un prince maure dans le style des rois musulmans qui régnèrent à Cordoue ou à Grenade à la fin des royaumes musulmans (au 15ème siècle). En Amérique Latine, il est représenté sous les traits d'un Africain richement vêtu, splendide revanche que pouvaient prendre les esclaves en voyant passer ou en participant aux défilés de l'Epiphanie et consolation qu'ils recevaient de se voir représenter sous ces traits glorieux d'un roi respecté par tous et lui-même servi par une cour d'écuyers et de pages de couleur.

Homero Manzi (1907-1951) et Sebastián Piana (1903-1994) ont été parmi les premiers artistes argentins à renouer ouvertement avec la dimension noire de la culture portègne, dès le début des années 30, après une période (1880-1910) où les autorités politiques avaient tenté de détruire le souvenir de cette réalité historique, particulièrement significative de l'identité sud-américaine du pays, qu'elles entendaient nier pour faire de l'Argentine un pays d'Europe, une improbable Frangleterre qui aurait parlé espagnol, ce qu'elle n'a bien entendu jamais été...

(1) Autant de morceaux qui seront présentés dans mon recueil bilingue, Barrio de Tango, à paraître aux Editions du Jasmin (ajout du 24.02.2010).

Imagenes de Astor. Retour sur... image... en direct de Bahía Blanca [Disques & Livres]

Imagenes de Astor est un livre que le journaliste Carlos Carrizo a publié récemment sur le musicien et compositeur qui a révolutionné l’esthétique musicale du tango argentin dans les années 50. Ce livre, préfacé par Horacio Ferrer, a fait l’objet d’une présentation à la Academia Nacional del Tango le 17 novembre dernier, sous la présidence effective du préfacier (voir l’article de Barrio de Tango sur cette soirée académique).


Depuis Bahía Blanca (Baie Blanche), au sud du sud de la Province de Buenos Aires, où il réside, Carlos Carrizo me fait savoir que son livre est désormais référencé chez le disquaire Zivals. De là, l’auteur espère qu’il traversera la rue (pardon, l’avenue... Corrientes) pour aller jouer les vedettes, juste en face, dans les rayons de Gandhi-Galerna (et s’il lui reste des jambes, il se pourrait que l’ouvrage parcoure encore quelques cuadras pour se rendre à Clásica y Moderna, ce n’est pas loin). Ces deux institutions, un disquaire qui vend aussi des livres et un libraire qui vend aussi des disques (vous suivez ?), sont bien sûr présents sur Internet et en mesure d’expédier tout ce que vous pouvez leur commander dans le monde entier mais si vous êtes sur place, je vous conseille plutôt d’y passer. Zivals est situé juste à l’angle sud-est de la esquina Corrientes y Callao (subte Callao), c’est inloupable et nettement plus sympa que derrière un écran et une souris, même si c’est l’un des sites de vente en ligne les plus agréables et les plus commodes qui soient au monde ! Et même si le livre n’a pas encore traversé l’avenue au moment de votre visite, profitez-en tout de même pour aller faire un tour chez Gandhi, vous ne serez pas déçu du voyage : c’est une des meilleures librairies de Buenos Aires qui en compte pourtant beaucoup (un petit tour par el Ateneo, par exemple, dans le haut de la rue Florida, s’impose pour les amateurs de livres et de lecture).
Le lien avec la vitrine Web de Zivals est disponible dans la colonne de droite de ce blog, partie basse, dans la section Les commerçants du Quartier.

Evidemment, on peut regretter que l’information arrive alors que les trois dates de cadeaux sont déjà passées (ou presque) : la Saint Nicolas (le 6 décembre), Noël et l’Epiphanie, le 6 janvier en Argentine... En ne passant commande que maintenant, même en faisant très, très, très vite, ça n’arrivera pas à temps, à moins peut-être, peut-être d’identifier celui des trois Rois Mages qui se serait tout récemment doté d’un chameau ou d’un dromadaire super-sonique (le premier Argentin à avoir souscrit au plan 0 km du gouvernement ?)... Consolez-vous, vous trouverez bien une date d’anniversaire, la fête des mères, la fête des pères, celle des grands-mères (en France ça existe depuis quelques années, ça fait tourner le commerce), le jour anniversaire de l’invention de la photographie, l’anniversaire de naissance d’Astor Piazzolla lui-même (le 11 mars 1921, c’est dans pas trop longtemps), la saint tout ce que vous voudrez, tout prétexte sera bon.

Personnellement, je n’ai pas encore eu le livre entre les mains (pour moi aussi, cette info arrive un peu tard par rapport aux fêtes) mais je ne peux pas douter un seul instant de sa beauté, de sa richesse et de son intérêt. Un livre sur Astor Piazzolla couvé de cet oeil-là par un Horacio Ferrer tout de jaune vêtu ne peut qu’être excellent et superbissime. Horacio Ferrer est très vigilant sur ce qu’il recommande en général (je vous promets que je sais de quoi je parle) et quand il s’agit d’Astor Piazzolla, le filtre est aussi serré que sont grands l’admiration et l’attachement personnels qu’il conserve au souvenir de l’ami, du partenaire et du maître (40 ans d’amitié et 30 de collaboration tous azimuts pour produire ensemble certains des plus grands classiques du répertoire actuel avec seulement 12 ans de différence d’âge).

C’est Carlos Carrizo qui me fait cadeau de la photo ci-dessus où il pose à côté du Maestro Horacio Ferrer dans la soirée du 17 novembre, après la présentation. La photo a été prise dans le couloir central du Museo Mundial del Tango, tout entier contenu dans trois pièces, ce couloir et les deux salons qu’il dessert, au premier étage des locaux de la Academia Nacional del Tango, un ancien hôtel particulier de style portègno-haussmannien, idéalement situé sur la Avenida de Mayo. Hors champs, à gauche de la photo, c’est le Salón de los Angelitos Horacio Ferrer où se tiennent toutes les conférences, tous les shows, tous les plenarios de l’institution. Derrière Carlos Carrizo, on reconnaît un des portraits d’Horacio Ferrer. Et derrière Horacio Ferrer, le vrai en chair et en os, fleur rouge à la boutonnière faisant foi (regardez bien, elle y est), hors champs sur la droite (donc à sa gauche à lui), vous pourrez à votre prochaine visite vous recueillir devant un bandonéon qui a appartenu à Aníbal Troilo et qui est là, exposé dans une très belle vitrine toute simple.

A su aire, un concert de Litto Nebbia à télécharger sur EFE EME [Disques & livres]

La revue Web espagnole consacrée à l'actualité de la musique populaire EFE EME (FM en phonétique espagnole) propose pour son dixième anniversaire une série de disques exclusifs, dont le plus récent, A su aire, reprend un concert que Litto Nebbia a donné à Valencia, en Espagne, le 19 juillet dernier. Il s’agit d’un enregistrement en public de 13 pistes différentes avec tout le relief sonore et les effets d’écho qui plaisent à Litto Nebbia. Vous avez vraiment l’impression d’y être. Les prises ont été mixées par la suite à Buenos Aires. Comble du luxe, le dossier à décharger comporte une jaquette pour la boîte du disque, avec photo pour la couverture (tapa) et liste du contenu musical pour le dos du CD (contratapa).

Un Nebbia aux petits oignons, qui comprend en particulier, je dis cela tout particulièrement à l’intention des amateurs de musique de tango, sa version au synthé de Como dos extraños (Pedro Laurenz - José María Contursi) dans un arrangement très particulier et résolument signé de sa main (Litto Nebbia a un style qui se reconnaît à des kilomètres à la ronde). Les autres morceaux s’adressent à des auditeurs qui savent apprécier aussi le rock : en Europe, nous savons bien que c’est loin d’être le cas de tous les amateurs de tango car sous nos latitudes celui-ci est souvent vu comme une alternative exclusive au rock alors qu’en Argentine, la séparation entre les deux genres ne relève pas vraiment d’une incompatibilité d’humeur mais représente plutôt les deux faces, chacune marquée par l’époque de sa naissance (1880 pour le tango, 1960 pour le rock argentino) d’un même projet politique de construction d’une identité culturelle propre à ce pays qui continue à se construire 2 siècles après avoir conquis son indépendance politique.

Profitez donc de cette occasion vraiment exceptionnelle de découvrir ou de savourer (pour ceux qui le connaissent déjà) cet artiste auquel la musique populaire argentine doit tant, comme artiste d’abord (comme producteur aussi ensuite) et qui est très apprécié en Espagne et à travers toute l’Amérique Latine. Litto Nebbia est en tournée tous les ans en Espagne. Il devrait aussi passer par Londres cette année. Dès que j’ai des dates, je vous les communique.

Allez visiter le site de EFE EME, le téléchargement est gratuit. Litto Nebbia a validé lui-même l’opération sur un message qu’il a fait parvenir à ses amis et connaissances le 31 décembre, se transformant ainsi, avec une semaine d’avance, en 4ème Roi Mage (en Père Noël, il l’avait déjà fait quelques jours auparavant, il faut varier les plaisirs !).

Pour trouver l’album et le décharger (sous la forme d’un dossier compressé zip contenant du matériel Mp3 et pdf), il vous suffit de cliquer sur l’onglet Descargas ou de descendre un peu le long de la page d’accueil (les albums exclusifs sont tout de suite là).

Et puisque j’y suis, j’en profite pour vous signaler un autre rocker, espagnol cette fois, que j’aime beaucoup et qu’on n’entend guère de ce côté-ci des Pyrénées : Loquillo, le chanteur et compositeur du groupe Trogloditas (son disque, Ensayos para una gira, Répétition d’une tournée, est celui qui ouvre cette série d’albums exclusifs du 10ème anniversaire).